Le Portugal comme ancrage

Quelle empreinte un pays peut-il laisser sur le travail et l’avenir d’une architecte d’intérieur ? Dans le cas de Cami Verborgh, le Portugal a été décisif. L’ Anversoise de 26 ans y a trouvé bien plus qu’un nouveau lieu de travail : une manière de penser l’espace qui guide aujourd’hui tous ses projets. Image à la une: L’architecte d’intérieur Cami Verborgh partage son temps entre la Belgique et le Portugal. © Anton Fayle Par Daphne Dorgelo

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ami Verborgh a étudié l’architecture d’intérieur à l’université d’Anvers, avec un détour de six mois au Mexique pendant sa formation. « C’était ma première immersion dans une autre façon de vivre et de construire. Mais c’est au Portugal que tout a pris sens », confie-t-elle. En 2021, elle a l’opportunité de concevoir une maison à Sesimbra, aux portes du parc naturel de l’Arrábida. Ce projet marque un tournant : non seulement parce qu’il s’agit de sa première mission sur place, mais surtout parce qu’elle y découvre une manière radicalement différente de construire.

La nature comme fil conducteur

« Au Portugal, la nature est au cœur de tout. Pas seulement comme source d’inspiration, mais aussi comme point de départ concret. Les règles sont strictes : on ne construit souvent qu’un seul niveau, on doit composer avec la pente naturelle du terrain, le soleil, le vent, la végétation. C’est au bâti de s’adapter au paysage, pas l’inverse. Cette façon de faire impose une forme d’humilité, de respect. Intérieur et extérieur se fondent souvent l’un dans l’autre. On privilégie les matériaux locaux plutôt que des importations. Résultat : des espaces qui semblent véritablement prolonger le paysage. Il y a aussi encore beaucoup d’artisans, qui perpétuent les savoir-faire d’autrefois, avec une vraie connaissance des matériaux, de leur comportement, de leur mise en œuvre. »

Le projet de Sesimbra a été baptisé Casa Arrábida et livré en mai 2024. « Le maître d’ouvrage voulait un lieu paisible, une maison qui respire la sérénité et laisse entrer l’environnement. Nous avons opté pour une pierre calcaire locale, utilisée aussi bien dedans que dehors, créant un flux naturel. Chaque chambre dispose de sa propre salle de bains, habillée d’un marbre différent. » L’une d’elles s’ouvre sur une terrasse accessible aussi depuis le jardin par un escalier extérieur. D’autres bénéficient de patios ou d’un accès direct à l’extérieur, ce qui brouille un peu plus la frontière entre l’intérieur et le paysage. « Les couleurs sont douces, les matériaux discrets… Mais chaque détail a été réfléchi. » Séduite par cette approche, Cami Verborgh s’est installée temporairement à Lisbonne. Elle a passé sept mois chez Pereira Miguel Arquitectos, où elle a travaillé sur divers projets. « Ce qui m’a marquée, c’est que l’intérieur n’est jamais considéré comme une entité à part. Tout est pensé en même temps : l’architecture, la lumière, les matériaux et la manière d’habiter l’espace. »

« Même lorsque je travaille sur un projet en Belgique, je pars toujours de la lumière, du contexte et du rapport sensoriel à la matière. »

Comporta Retreat

Cami Verborgh a appliqué la même approche à Comporta Retreat, une maison de 500 m² nichée au cœur des rizières, à une heure de Lisbonne. La région, en plein renouveau, mise sur un développement respectueux du paysage et de l’authenticité. « La nature y est fascinante », glisse-t-elle. Proche de la mer, la maison est construite directement dans le sable, qui est réutilisé pour créer des dunes plantées, un potager et des terrasses. À l’intérieur, la chape reprend exactement la couleur du sable, accentuant la continuité dedans-dehors. Prévue pour fin 2025, la maison comptera cinq chambres, chacune avec sa salle de bains. « Dans le couloir, on utilise du noyer pour la chaleur, et les fenêtres sont en aluminium anthracite, résistant à l’air marin », détaille Cami. L’architecte d’intérieur privilégie toujours des matériaux de caractère : pierre calcaire locale, bois brossé, béton apparent, marbres bruts. « Je suis obsédée par le marbre. Chaque pièce est vivante, comme le bois », sourit-elle.

De retour pour Tango

Après plusieurs mois de collaboration au Portugal, Cami enchaîne avec un nouveau projet à Anvers. Sa manière d’observer, de penser, de concevoir les choses avait entre-temps irrémédiablement changé. « Cette manière de travailler est maintenant ancrée en moi. Je pars de la lumière, du contexte, de la matière. » Premier projet post-retour : Tango, un bar-restaurant situé sur la Sint-Paulusplaats, conçu avec la designer Noëmi Orgaer. «  Noëmi et moi avons des approches différentes, c’était très intéressant de confronter nos points de vue pour créer un tout cohérent. » L’intérieur a été entièrement conçu sur mesure : tables, bancs, bar, bougeoirs. « On a cherché le juste équilibre entre le brut et le raffinement, comme l’inox face à la chaleur du parquet ou des détails en bois, ou encore des rideaux pour moduler l’espace. »

En juillet 2025, une deuxième adresse estampillée Tango ouvrira ses portes, attenante à la première. « De quoi rendre l’ensemble encore plus singulier, car les deux ambiances pourront dialoguer. » Avec l’arrivée du restaurant, le bar Tango prendra un nouveau souffle. Il ne s’agit pas d’une rupture, mais d’un prolongement naturel du concept. Les horaires du bar seront étendus, un nouveau chef rejoindra la cuisine, et les partis pris d’aménagement intérieur seront repris dans ce nouvel espace.

Un pont entre les deux pays

Un autre projet en cours réunit les deux univers de l’architecte : une collection de mobilier imaginée avec le designer belge Elias Van Orshaegen, spécifiquement pensée pour le marché portugais. « On étudie ce qui manque encore là-bas. On ne veut pas créer un meuble pour le principe, mais quelque chose qui reflète leur façon d’habiter, de penser. Je suis mon instinct au début de chaque projet : j’ai besoin de ressentir l’espace, de m’y déplacer, de voir la manière dont la lumière y entre. Ce n’est qu’ensuite que viennent l’analyse et la planification. »

Et de conclure : « Mon rêve, c’est de continuer à faire des allers-retours entre la Belgique et le Portugal. J’ai envie de continuer à y développer des projets, tout en gardant un ancrage ici. Ces deux mondes se complètent, comme j’essaie aussi de le faire dans mes intérieurs. Travailler dans deux pays aux rythmes et aux cultures si différents m’aide à garder l’esprit ouvert. Ce que j’apprends d’un côté, je l’apporte de l’autre. Au Portugal, je ressens une approche plus intuitive, directe, proche de l’essentiel. En Belgique, je retrouve une certaine finesse et un sens du détail que j’apprécie. Ce sont deux univers totalement différents, mais c’est justement cette alternance qui m’apaise et me stimule. »