Depuis quelques mois, Ami Paris possède enfin son flagship bruxellois sur la place du Grand Sablon, dans l’écrin singulier de la maison Costermans. Un choix loin d’être anodin pour Alexandre Mattiussi, fondateur de la griffe parisienne, qui signe ici plus qu’une boutique : un lieu pensé comme une rencontre entre mode, mémoire et art de vivre.

À Bruxelles, vous investissez le rez-de-chaussée d’un antiquaire. Qu’est-ce que ce lieu atypique raconte de votre sens de l’esthétique ?

Il raconte d’abord une rencontre. Quand on arrive dans un lieu comme celui-ci, on sent immédiatement qu’il est habité. C’est quelque chose qui m’émeut beaucoup. J’aime l’idée de venir m’installer humblement dans un endroit qui a une histoire, plutôt que de tout effacer pour imposer une vision neuve. Chez Costermans, il y a une mémoire, une élégance, une aura. On a donc essayé de travailler avec beaucoup de respect, en gardant le charme du lieu et en y installant Ami de la manière la plus naturelle possible.

Pensé dans l’esprit parisien de la maison, le lieu mêle tons beiges, bois de chêne, miroirs et mobilier vintage. © ami paris

Pourquoi Bruxelles, et pourquoi maintenant ?

Bruxelles faisait partie des villes qui comptaient pour nous depuis longtemps. J’y viens depuis des années, j’y ai des amis, des attaches personnelles, et j’ai toujours aimé l’énergie de cette ville. C’est un endroit où je me sens bien. Ici se dégage quelque chose de très accueillant, de très humain, une forme de bienveillance qui me touche beaucoup. Et puis le timing est assez beau : le jour même où j’étais à Bruxelles pour cette ouverture, nous fermions à Paris la toute première boutique Ami, celle du boulevard Beaumarchais. Il y avait quelque chose de presque symbolique dans cette passation.

Vos boutiques, de Paris à Tokyo, partagent un même ADN. Quels sont les codes non négociables quand vous imaginez un lieu Ami ?

Je tiens à ce qu’une boutique Ami ne ressemble pas seulement à un point de vente. Il faut qu’on y ressente quelque chose de plus intime. La sensation d’être dans un appartement ou une maison revient souvent, et même si cela peut sembler un peu cliché, c’est pourtant très juste. J’aime les lieux où il fait bon vivre, où la lumière est douce, où les matières sont chaleureuses, où il y a de l’espace. Il y a des éléments récurrents : le parquet, le laiton brillant, le bois cintré, les miroirs, certains jeux de perspective. Mais au fond, ce qui compte le plus, c’est cette sensation de confort émotionnel. Les cabines, par exemple, sont essentielles à mes yeux. C’est un endroit d’intimité très fort. C’est là que tout se joue. Il faut qu’on s’y sente bien, en sécurité, presque protégé. Pour moi, cela mérite autant d’attention qu’une façade ou qu’une vitrine.

Vous parlez souvent d’alignement émotionnel. Comment cela se traduit-il concrètement dans vos choix de matériaux, de textures ou de lumière ?

Je fonctionne énormément à l’instinct. Bien sûr, il y a une équipe, des architectes, des chefs de projet, des contraintes techniques. Mais à la fin, je me fie toujours à une intuition. Est-ce que c’est chaleureux ? Est-ce que c’est juste ? Est-ce que ça me parle physiquement ? Je peux voir immédiatement si une étagère est trop haute, si une matière est trop froide, si une lumière ne tombe pas bien. C’est très organique. Pour moi, concevoir un lieu, c’est un peu comme cuisiner : les ingrédients sont souvent les mêmes, mais tout dépend du dosage, de l’assaisonnement, de l’équilibre.

Dans la boutique du Marais, vous avez intégré de l’art et des pièces de design. À Bruxelles, comment abordez-vous cette dimension ?

L’art et le design participent à l’atmosphère générale. Je n’aime pas les boutiques trop démonstratives, trop décoratives, trop pensées comme des vitrines de concepts. Ce qui m’intéresse, c’est qu’un lieu vive. Ici, on a travaillé avec des œuvres prêtées par une galerie voisine, et j’aimais beaucoup cette idée de dialogue avec l’environnement immédiat. Cela rend la boutique plus ancrée, plus sincère. On est au Sablon, entourés d’antiquaires, de galeries, de beaux objets. Il fallait que cela entre en résonance avec Ami.

Déployée sur 190 m², la boutique se structure en deux espaces distincts dédiés d’un côté aux collections homme et femme, et de l’autre aux accessoires. © ami paris

Comment résiste-t-on aujourd’hui à la tentation du décor instagrammable ?

En essayant d’être honnête avec soi-même. C’est difficile, parce qu’on est tous influencés, consciemment ou non, par ce qui fonctionne. Il m’est sûrement arrivé, comme tout le monde, de vouloir faire un peu comme les autres. Mais je pense qu’à 45 ans, je commence à bien me connaître. Mes goûts peuvent évoluer mais il reste mon meilleur repère. L’important n’est pas de créer un décor séduisant, mais un lieu dans lequel on a vraiment envie d’être. Nos boutiques doivent être accueillantes, vivantes, incarnées. Celle du Sablon résume assez bien cela. Elle n’est pas là pour impressionner. Elle est là pour durer.