En l’espace d’une soixantaine de kilomètres, trois pays (les Pays-Bas, la Belgique et la France) se partagent le littoral de la mer du Nord qui jadis ne formait qu’un seul territoire. Celui-ci a désormais pour point commun d’abriter de nombreuses architectures contemporaines et créations artistiques qui dialoguent avec la nature. Photos Roberta Valerio pour IDEAT
JOUR 1
Cadzand (Pays-bas)
Ici, le dépaysement est assuré, avec le sentiment d’être loin de tout ! Cette partie de la Hollande est, pour l’anecdote, séparée du reste du pays par un bras de mer (l’embouchure de l’Escaut). C’est sans doute ce qui explique que la station balnéaire de Cadzand fut longtemps une belle endormie… jusqu’à ce que des entrepreneurs bien avisés aient l’idée d’en faire une sorte de Hamptons flamands. Mais pas question de briser ce que l’isolement a préservé en dressant des barres d’immeubles – comme sur la côte belge. Hôteliers et promoteurs ont au contraire su mettre en valeur le charme suranné de l’existant pour établir une ligne de conduite architecturale. Totalement « revampé » par le designer Piet Boon, le Strandhotel a ouvert la voie à cette modernisation en douceur, rejoint depuis par de nouveaux projets hôteliers et résidentiels. Une longue promenade à travers les dunes a été dessinée par des paysagistes, et la moindre « pailllote », tout comme le petit port de plaisance désormais niché sur la côte, fait l’objet d’un dessin d’architecte. Incontournable, sur la jetée, un club-house abrite le Beach Boy – écho aux surfeurs de Cadzand –, l’un des meilleurs spots pour se restaurer.
JOUR 2
Le Zwin / Ostende (belgique)
Nous longeons la côte pour descendre vers la Belgique. Sur le rivage, la notion de frontière est très relative. Surtout lorsque l’immense réserve naturelle, le Zwin, se déploie sur quelque 330 hectares, à cheval sur les Pays-Bas et le plat pays. Cyclistes et randonneurs peuvent arpenter cet ancien bras de mer devenu vasières et prés salés. Côté belge, un impressionnant centre d’accueil, d’un noir profond, abrite une boutique, un point d’information et un café mais, surtout, un dispositif muséal sur l’écosystème. Quasiment aux antipodes de cette sobriété se déploie, non loin de là, Knokke-le-Zoute. Knokke est le terminus nord de la ligne de tramway parcourant les 70 kilomètres de la côte belge. Ce dispositif de transport unique permet notamment de partir à la découverte de la quinzaine de stations balnéaires qui rythme le littoral, dont Ostende. Cette ville majeure de la Flandre-Occidentale est de longue date un lieu que des peintres tels James Ensor ou Paul Delvaux affectionnaient. L’agence de communication Club Paradis a tiré parti de ce capital créatif en y installant un bed & breakfast dont l’ameublement contemporain change chaque année. Ou comment une galerie de design devient un lieu de vie !
JOUR 3
Oudenburg (belgique)
Léger pas de côté pour nous enfoncer dans les terres. Au détour d’un bosquet, la silhouette d’un bunker en brique se dessine. Le bâtiment, à la facture spectaculaire, est en fait une villa bâtie dans les années 1970 par l’architecte belge Jacques Moeschal pour le compte d’un riche particulier. Le chef Willem Hiele a forcément été frappé par son architecture, aux lignes pour le moins radicales. Et, alors qu’elle était inoccupée, on lui a proposé de l’investir. Changement de décor total pour celui qui cuisinait jusque-là dans une ancienne maison de pêcheurs de Coxyde. Pour autant, le solide gaillard n’en a pas perdu son caractère entier, son allant à toute épreuve et surtout sa cuisine de l’instinct, continuant de cuire au barbecue des turbots de 5 kilos comme de garnir lui-même, en fin de repas, des gaufrettes fourrées à la vergeoise. « Les lignes épurées, les matières brutes et la vue sur les champs m’incitent à aller encore plus à l’essentiel », confie-t-il. La villa a fait l’objet d’un sérieux réaménagement intérieur, notamment pour y loger six chambres. L’esprit du collectionneur d’art et de design qui vivait ici autrefois est cependant bien présent, à travers le mobilier vintage et les œuvres accrochées au mur incarnant l’endroit, dans un raccord sans faille avec la personnalité si attachante du chef.
JOUR 4
Ostende / Nieuport / Middelkerke (belgique)
Après une cueillette sauvage en compagnie du chef Willem Hiele à Oudenburg, nous rejoignons à nouveau la côte pour découvrir le Parc des sculptures de Beaufort, une exposition à ciel ouvert imaginée par Willy Van den Bussche en 2003, alors qu’il était directeur du musée PMMK à Ostende. Soit une cinquantaine d’œuvres d’art publiques disséminées sur le littoral belge. « Willy Van den Bussche a souhaité en conserver certaines pour continuer d’éveiller la curiosité du public entre deux éditions de la Triennale de Beaufort », explique Mieke Dumont, coordinatrice générale. Quelques-unes s’imposent naturellement au regard : Pillage of the Sea, de Rosa Barba (2021) qui, sur la plage d’Ostende, questionne sur la montée des eaux ; Green -Checkered House (2015), maisonnette dans laquelle vécut le peintre Alfred Bastien, « redécorée » par Lily Van der Stokke, à Raversijde ; ou encore cette nuée de manches à air installée par Daniel Buren dans le port de Nieuport, véritable tableau en mouvement. Pour l’étape du soir, nous revenons légèrement sur nos pas, à Middelkerke. Depuis peu, un élément architectural vient bousculer la rectitude de la longue barre d’immeubles bordant le front de mer : l’incroyable hôtel Silt, qui témoigne de l’audace que peuvent s’autoriser ici les architectes.
JOUR 5
La Panne (belgique) / zuydcoote / Dunkerque (france)
Ultime étape belge à La Panne : au bout de la promenade pointant vers la France, un curieux édifice se dresse sur le sable. Westerpunt est l’œuvre de Studio Moto, qui a voulu marquer cette zone transitoire par un point d’observation symbolique. De là, on distinguerait presque, côté français, la bourgade de Zuydcoote, où un déjeuner est prévu au Kotje. Dans un esprit de cantine-épicerie, ce lieu a été imaginé par le chef Thomas Hidden, que l’on retrouve aussi en front de mer, aux cuisines de La Grande Marée, pour des agapes plus créatives. Avant de s’y attabler, on a le temps de pousser jusqu’à Dunkerque. Cette importante cité portuaire est aussi une escale culturelle de premier plan, riche d’une école d’art, d’une scène nationale, d’un musée d’art contemporain et du Frac Grand Large. Une institution, qui dispose de l’une des plus importantes collections publiques de design. Elle l’expose régulièrement dans un ancien chantier naval, l’AP2, réhabilité par l’agence Lacaton & -Vassal. Cette implantation a entraîné la mutation architecturale de cette partie de l’ancien port de commerce, à deux pas du centre-ville, comme de la station balnéaire de Malo-les-Bains, où l’on trouve des édifices signés Nicolas Michelin, Jean-François Le Gal ou Brigit de Kosmi.
JOUR 6
Alexandre Gauthier, un enfant du pays, a ouvert trois adresses dans la région
Montreuil-sur-mer / Merlimont (france)
Une fois passé les falaises de Calais et de Boulogne-sur-Mer, nous trouvons les longues étendues de sable au sud du Touquet. Une légère percée dans les terres nous guide au hameau de La Madelaine-sous-Montreuil, en contrebas de Montreuil-sur-Mer. Le chef Alexandre Gauthier y a repris, en 2003, la table paternelle, La Grenouillère, pour l’embarquer vers une douce modernité, avec la complicité de l’architecte Patrick Bouchain. À côté de l’auberge historique, le duo a érigé deux « chapiteaux » en verre et en métal et quelques huttes « rustiques chics » pour passer la nuit. À l’hiver 2023, deux importantes crues ont mis les lieux sous l’eau pendant plusieurs jours. Un an et demi plus tard, l’endroit était rouvert au public. « Tout a dû être remis à plat avec l’aide des équipes, pour que rien ne change », souligne l’ambassadeur du terroir culinaire de la côte. Il a même profité de cette parenthèse pour renforcer l’identité de ses autres adresses : le café Grand Place, aujourd’hui un incontournable du bourg, et Sur Mer, à Merlimont, qui a comblé le vide culinaire des plages voisines. Accrochée à la digue, son architecture rustre en verre et en béton est l’assurance d’un bien-manger, évidemment à dominante marine, mais aussi la preuve qu’une table populaire peut séduire le plus grand nombre tout en étant design.

La balise de signalisation d’entrée du port de Cadzand, aux Pays-Bas.
La flandre littorale pratique
Préparer son voyage
Hôtels et restaurants
Strandhotel
Dans les dunes de Cadzand, le Strandhotel est un repaire du bon goût depuis l’intervention du studio de design Piet Boon, reconnu pour son style épuré. Ne pas passer à côté de la table étoilée Demain et du bar Pine House. À partir de 210 € la nuitée.
Beach Boy
Sur la jetée du port de Cadzand, le Beach Boy distille une offre de restauration à plusieurs vitesses : snacking et apéritif en terrasse, formule bistrot en journée et une carte gastronomique pour le soir. Le tout au-dessus des flots bleus !
Silt
À Middelkerke, semblant émerger du sable, cet hôtel de 73 chambres couplé à un casino est le fruit d’un projet commun entre les agences d’architecture ZJA et de paysagisme DELVA. À partir de 130 € la nuitée.
M Bistrot
À deux pas du centre historique de Nieuport, le chef Mattias Maertens a transformé, avec l’aide de l’architecte Bjorn Verlinde, un ancien lieu de stockage en élégant loft pour épicuriens. Menus à 55 €, 115 € et 135 €.
Loodswezen
À l’embouchure du canal de Nieuport, l’ancienne capitainerie est désormais l’un des meilleurs spots de restauration du front de mer, avec son espace en libre-service, sa table « gastro-design » à l’étage et son bar niché sur le rooftop. À partir de 70 €.
Kotje
À l’entrée de Zuydcoote, cette adresse sans prétention joue du mélange des genres : épicerie bien sourcée, bistrot, café-salon de thé… avec une belle attention portée aux végétariens. À partir de 15 €.
Willem Hiele
L’adresse est unique – une villa brutaliste des années 1970 d’Oudenburg, non loin d’Ostende –, mais finalement à la mesure de la personnalité du chef Willem Hiele. Il y convie ses hôtes comme chez lui, le temps d’une expérience gustative des plus mémorables. Menu à 235 €. À partir de 199 € la nuitée.
La Grande Marée
L’unique adresse du front de mer à Zuydcoote s’est muée en table créative grâce au talent du chef Thomas Hidden. Béton brut et mobilier chiné forment un cadre sans fard à ce repaire des dunes. Menus à 45 € et 60 €.
La Grenouillère
Sûrement l’une des adresses gastronomiques les plus surprenantes de l’Hexagone ! À La Madelaine-sous-Mer, le chef Alexandre Gauthier ne laisse aucun détail au hasard… La garantie d’un moment suspendu où il faut prendre le temps de s’attarder au-delà du repas. Menus à 195 € et 285 €. À partir de 380 € la nuitée.
Sur Mer
À Merlimont, un restaurant de plage comme on en aimerait sur tout le littoral français, conjuguant bon goût – dans tous les sens du terme –, qualité et accessibilité. À partir de 20 €.
Grand Place
Ouvert en continu, ce café de Montreuil-sur-Mer est à fréquenter sans retenue pour une boisson chaude, un plat du jour ou une pâtisserie au goûter. À partir de 12 €.
Design
Items – Bea Mombaers
La designeuse belge, longtemps basée à Knokke-le-Zoute dans une élégante maison d’hôtes, y a conservé un point d’ancrage avec cette boutique où l’on retrouve la plupart de ses objets.
Paradis Appartement
Situé au 8e étage d’un immeuble de la digue d’Ostende, ce bed & breakfast est aménagé de meubles et d’objets produits par des designers de la scène contemporaine. Changés chaque année, ils sont mis en vente.
Art et Culture
Beaufort
En attendant la prochaine édition en 2027, parcourez le site de la triennale d’art pour découvrir les œuvres pérennes, issues des éditions précédentes, et qui constitueront un objectif à vos balades.
Frac Grand Large
Rien que pour saisir l’audace de l’architecture de Lacaton & Vassal, une halte dans cette institution muséale, riche de plus de 1 800 œuvres d’art et de design, vaut le détour.
Parc naturel du Zwin
Outre une déambulation à travers la réserve naturelle, l’observation de la structure d’accueil, confiée à Coussée Goris Architecten, démontre de quelle façon la radicalité architecturale se met au service du paysage. À côté de la plage de Knokke-le-Zoute.


