Lorsqu’il entame un projet, Emiel Vercruysse ne démarre ni par la façade ni par la toiture. Ce qui l’intéresse, c’est l’atmosphère que le client souhaite insuffler dans son quotidien. Depuis cinq ans, l’architecte forme avec Hannes Decancq le duo Decancq Vercruysse Architects. Il s’est construit un univers singulier, qui a pris corps de façon très personnelle à Courtrai. « Concevoir pour moi-même est plus simple : à la maison, je relâche la pression plus rapidement. »
Photos Eric Petschek
«En réalité, je ne cherchais pas vraiment une nouvelle maison », confie-t-il. Mais, un beau jour, au cœur de Courtrai, une bâtisse fatiguée des années 50 s’est dressée devant lui. Sa structure béton élégante, ses hauteurs généreuses et sa façade racée l’ont instantanément séduit. « On pouvait l’aborder de deux façons : soit comme un lieu avec du caractère, soit comme une base que nous pouvions transformer entièrement. » Il a opté pour la seconde option. Aujourd’hui, cette maison de ville figure parmi les réalisations les plus remarquables de Decancq Vercruysse Architects, bureau fondé il y a cinq ans par Vercruysse, le créatif, et Decancq, le pragmatique, dont les projets s’égrènent de Knokke à Bruxelles.

Architecte passionné par l’aménagement intérieur, Emiel Vercruysse mise avant tout sur le confort et la convivialité.
« Pour ma femme et moi, le vert est primordial. Même dans un petit espace, je crois fermement en la force que dégage la nature. »
Lâcher prise
À Courtrai, l’espace a été complètement vidé avant d’être recomposé au gré de ses aspirations. « Je cherchais avant tout à y faire régner le calme et la convivialité. » Il a donc introduit des matériaux naturels et chaleureux avant d’affiner avec l’entrepreneur les finitions idéales. La cuisine et la salle de bains ont adopté la pierre Pietra Piasentina, tandis que les meubles de cuisine se sont parés de Muschelkalk. Le chêne, présent du sol au plafond en passant par les murs, est revêtu d’un mélange d’huile et de vernis satiné. Dans la chambre, place au bouleau massif, « choisi pour la finesse de son veinage ». Une huile plus sombre intensifie la sensation d’intimité. On se croirait presque dans le cocon d’une chambre d’hôtel. L’adage du cordonnier mal chaussé ne s’applique pas ici. « Contrairement à ce qu’on pense parfois, concevoir pour moi-même me permet d’aller plus loin. Pour mes clients, je ne tolère aucune erreur. À la maison, j’accepte plus facilement certaines imperfections. »
« Rentrer chez soi et avoir envie de se lover dans son fauteuil est bien plus important que l’apparence de la façade. »
Églises et perles architecturales
Son précédent appartement, également imaginé par ses soins, constituait un exercice autour des tons blancs qui lui a permis de mieux se connaître. « On dit souvent que les espaces sobres sont synonymes de calme. Aujourd’hui, je trouve ça faux. Les murs blancs rendaient mon ancien appartement assez froid. » Désormais, il revendique le mélange. « Mixer des matériaux bien assortis donne plus d’authenticité à un intérieur et lui laisse la possibilité d’évoluer. Nous voyageons beaucoup, nous avons beaucoup de livres. Quoi que vous ajoutiez dans un intérieur épuré, ce nouvel élément devient immédiatement prédominant. » Là où l’ancien appartement reposait largement sur du mobilier intégré, la maison actuelle raconte une histoire de collecte et de transmission. « La grand-tante de ma femme est décédée quelques mois avant notre déménagement. Nous avons pu récupérer de belles pièces qu’elle possédait, dont certaines avaient été glanées auprès d’Axel Vervoordt. »
La patte nuancée Vercruysse, et disons-le mature, trouve ses racines dans l’enfance. « Mes parents sont architectes d’intérieur. Lors de nos voyages, nous écumions les églises et les perles architecturales. Mon amour pour l’esthétique et les matériaux s’est donc développé bien avant mes études. » Ensuite, les trois années passées chez Vincent Van Duysen ont été déterminantes. « J’y ai appris à toujours partir de l’émotion qu’on souhaite transmettre, au-delà des aspects pratiques. Aujourd’hui, cette philosophie continue de m’animer. Ma première question porte toujours sur l’ambiance, et non la façade ou le plan de toiture. » Il apprécie particulièrement lorsque les visiteurs remarquent eux aussi le confort de la maison. « Nous travaillons souvent avec le bois, en nous éloignant de la tendance actuelle des murs enduits. Lorsque des clients craignent que leur maison ne se transforme en chalet, je les invite à visiter et ils comprennent la valeur ajoutée. »
« Ma première question porte toujours sur l’émotion qu’on souhaite transmettre. »
Le soir venu
Parmi ses pièces favorites, le salon occupe une place à part, en dialogue constant avec le jardin urbain clos. « Pour ma femme et moi, le vert est primordial. Même dans un petit espace, je crois fermement en la force que dégage la nature. C’est pourquoi nous avons planté un chêne-liège adulte pendant la rénovation, un geste que nous répétons de plus en plus souvent dans nos projets, afin que le jardin ait déjà pris forme à la réception des travaux. » La cuisine au premier étage, avec sa terrasse orientée sud, donne sur la canopée verdoyante qui danse dans la lumière. Cette dernière, filtrée par le feuillage, confère de l’intimité au salon. Et au centre de cet espace se trouve peut-être son véritable spot préféré : un fauteuil profond. « Rentrer à la maison et n’avoir qu’une envie : se lover dans le fauteuil. Voilà ce qui importe, beaucoup plus que l’apparence de la façade. Ces détails reçoivent donc toute mon attention. Si je consulte mes e-mails, c’est ici. Ce fauteuil, très textile, est si confortable que ça ne me dérange pas d’y travailler le soir venu. »