Certains racontent qu’Es Vedrà, au large d’Ibiza, est l’un des points les plus magnétiques de la planète. Sûrement l’une des raisons pour lesquelles l’architecte Bruno Erpicum a dessiné cette maison, face au mythique rocher. Conçue comme une réinterprétation moderne de l’essence d’Ibiza, la villa privilégie l’ouverture sur le paysage, embrassant la mer et la lumière.
Photos Justin Paquay
Communier avec la nature, faire en sorte que le bâtiment disparaisse dans son environnement, telle est la démarche du Bruxellois Bruno Erpicum. Conçue en 2020, sa dernière maison, sur l’île des Baléares qu’il affectionne tant, s’inscrit dans cette continuité : révéler le paysage plutôt que s’imposer à lui. La villa Kobalt fait partie d’un ensemble de trois habitations confiées à différents architectes, sur une même parcelle. Celle d’Erpicum occupe la partie haute, à l’abri des regards. « On a l’impression d’être seul au monde », confie l’architecte. Située au sud-ouest de l’île, elle bénéficie d’une situation privilégiée face aux couchers de soleil et aux rochers d’Es Vedrà et d’Es Vedranell. « Cette partie de l’île a été bâtie par des lotissements peu qualitatifs dans les années 1970-1980, qui arrivent aujourd’hui en fin de vie. La maison d’origine était en très mauvais état et squattée… mais la vue était splendide », se souvient l’architecte.
Promenade architecturale
Le geste initial est simple : partir de la vue sans la livrer immédiatement. La maison semble se lover sur elle-même, tout autant qu’elle s’ouvre généreusement sur le paysage. Un belvédère minéral, tout en béton et verre, offrant des vues imprenables sur la mer et le soleil. L’édifice est conçu comme une coquille d’escargot qui abrite un patio, au centre duquel se trouve un escalier qui dessert la toiture. Les différences de niveaux et de hauteurs sous plafond invitent le visiteur à découvrir le paysage et les espaces de la villa progressivement, par séquences. Une pleine application du concept de promenade architecturale, théorisé par Le Corbusier, pensé pour offrir une expérience spatiale dynamique. « On ne voit pas la mer en entrant dans le hall », poursuit Bruno Erpicum. Les vues se déploient au fil de notre parcours, comme une invitation lente et progressive. Les circulations jouent avec les contrastes : espaces resserrés puis soudainement ouverts, comme le salon, en double hauteur, qui marque un moment de bascule révélateur de l’horizon. « Tous les invités qui entrent dans la pièce ont cet effet “waouh”. » Le salon intérieur est doublé d’un salon extérieur, propre au climat méditerranéen, doté d’un grand feu ouvert de deux mètres de large sur un mur de béton. « Depuis le salon nous profitons de la vue sur ce grand feu, un peu comme si nous nous retrouvions dans un campement nomade », sourit l’architecte.

La terrasse et la piscine à débordement prolongent l’horizon, dans un dialogue permanent entre béton, ciel et mer.
Béton lyrique
Pour chacun de ses projets, Bruno Erpicum s’adapte toujours au site sur lequel il travaille. « Face à ces rochers, nous souhaitions travailler le béton de façon à rendre toute la force du paysage dans l’architecture elle-même. » Pour Ibiza, le béton a été réalisé à partir de sables grèges afin que la teinte des sols se prolonge dans le bâtiment, dans un esprit de continuité. L’emploi d’une monomatière apporte une élégante mise en œuvre. « Il s’agit d’un coffrage en panneaux d’acier de premier usage, de 60 cm de haut x 6 m de long, une première mondiale. » Cette technique ambitieuse permet d’obtenir un rendu à deux textures, tantôt mate, tantôt satinée. Un raffinement qui contraste avec la brutalité usuelle de la matière. Au fil du temps, le béton se patine, continuant à vivre au rythme des saisons.
« Le ciel apparaît comme un personnage de la composition. »
Le jardin environnant, immense tapis végétal, est composé d’essences locales et persistantes : bruyères et plantes rustiques, aménagées par le bureau de paysage Estudio Laterna. « Nous travaillons main dans la main avec le paysagiste, comme avec tous les corps de métier. C’est un travail collectif. Pour ce terrain, nous souhaitions conserver l’esprit local avec des essences endémiques. Pas question de planter des palmiers », poursuit Bruno Erpicum. Résultat : un dialogue puissant entre végétation et minéralité du béton, évoquant les réalisations brutalistes exotiques d’Amérique latine, et plus particulièrement du Brésil. À l’avant de la maison, une piscine à débordement, conçue comme un plan d’eau, agit comme un miroir. « La piscine reflète le ciel dans la maison, qui s’y projette. Le ciel apparaît comme un personnage de la composition. » La notion d’espace-temps, en fonction de l’ensoleillement, est un thème fondateur du projet. « Je voulais que la lumière soit présente partout, et à toute heure. C’est pourquoi nous avons créé de nombreux patios et jardins intérieurs afin que la lumière entre de part en part. » Le paysage, fortement cadré par l’architecture, dessine des cartes postales vivantes. Enfin, la toiture plate en belvédère termine la composition, invitant à embrasser la mer et la lumière.
Une passion évidente
Actif depuis plus de 40 ans, Bruno Erpicum compte 15 collaborateurs au sein de son bureau. Une passion avérée, qui est née de voyages et de la découverte des architectures à travers le globe. « Mon père était navigateur. J’ai eu la chance de pouvoir embarquer en dernière minute dans les avions pour différents pays. À 16 ans, j’allais à Vienne pour écouter l’opéra, ou encore voir des maisons signées Neutra, Van Der Rohe et Wright aux États-Unis. Ces constructions m’ont donné envie de devenir architecte. » Passionné par le modernisme et l’architecture minimale, le Bruxellois évoque quelques figures belges comme référents : Juliaan Lampens, Louis-Herman De Koninck ou encore Jacques Dupuis. Des influences modernistes et brutalistes que l’on retrouve dans ses projets, comme la Villa Kobalt. « Ce projet a eu un grand retentissement en Espagne, notamment sur les réseaux sociaux. Kobalt a été nommée meilleure maison brutaliste d’Espagne, en 2025. Je pense que la sortie du film The Brutalist au même moment a beaucoup joué », poursuit-il. « Mais personnellement, je n’aime pas le terme brutalisme, car je trouve qu’il ne rend pas hommage à ce que l’on ressent dans la maison. » Des goûts affirmés avec un sens de l’élégance et un profond respect pour la nature, qui le conduisent partout dans le monde, en Espagne, en France, en Grèce, jusqu’en Afrique du Sud ou encore au Pérou. « Je me régale. Le fait d’avoir défini un chemin, une ligne, nous apporte des clients qui viennent spécifiquement pour notre manière de construire. » Aujourd’hui, le bureau ouvre une nouvelle antenne sur le design intérieur – Erpicum Home – pour apporter une pleine continuité avec les constructions : « Notre ligne “Erpicum Home” répond avec justesse à nos lieux et à notre philosophie. Nous concevons les objets de la même façon que nos projets d’architecture. »
« Chez Bruno Erpicum, l’architecture ne s’impose jamais. »
À la question « Avez-vous un projet rêvé, une utopie non réalisée ? », Bruno Erpicum présente Parenthèse, un modèle d’habitat léger, sous forme d’un parallélépipède entièrement vitré, à la croisée des pavillons de Jean Prouvé et des maisons de Mies van der Rohe « à placer dans des environnements naturels remarquables, pour une parenthèse de bien-être, avec une dimension luxe. » Chez Bruno Erpicum, l’architecture ne s’impose jamais : elle cadre, accompagne, et laisse toute sa force au paysage.
