D’origine turque, née en Belgique, Tijen Taskin cultive un lien fort avec ses racines. Mais c’est à Liège que l’architecte d’intérieur a choisi de poser sa vie de famille. Avec son mari et leurs quatre enfants, elle a investi l’ancien consulat d’Italie, au cœur d’un quartier culturel en plein essor.
Photos Caroline Dethier

Dans l’espace café, la lampe Arco Led de Flos, avec tige télescopique en acier inoxydable, éclaire la table Tulip, intemporelle, éditée par la marque Knoll, entourée de chaises Matteo Grassi chinées.
Concevoir sa propre maison, c’est se confronter à ses intuitions les plus intimes. Pour Tijen Taskin, cette bâtisse emblématique de la Cité ardente est devenue un laboratoire, à la fois architectural et personnel. Une maison qu’elle a imaginée comme un lieu de vie, guidée par une attention à l’existant. « Je voulais occuper les lieux sans me sentir écrasée par ce bâtiment imposant. Fuir la rigidité d’une maison-musée, en laissant vivre les espaces, avec une obsession assumée : ne rien dénaturer. Préserver au maximum les éléments d’origine – moulures, parquets, cheminées – et les matériaux authentiques, du bois au marbre », confie l’architecte d’intérieur.
« Concevoir sa propre maison est un luxe inconfortable. » Tijen Taskin.
Choisir, c’est renoncer
Entre liberté totale et excès de maîtrise, aménager son propre cocon relève d’une expérience ambivalente, « un luxe inconfortable » pour une architecte. «Nous avons acheté la maison en 2021, et les travaux ont duré trois ans. Le temps, pour une fois dans un projet, ne pressait pas. Nous avons pu nous imprégner des lieux, observer la lumière traverser les pièces, sentir chaque espace respirer au fil de la journée. Mais quand on arpente les Salons de Milan et de Copenhague, on connaît toutes les options possibles, et on finit par vouloir que tout soit parfait », confie Tijen. Lieu de rassemblement et de passage, la cuisine structure la vie quotidienne. « Paradoxalement, c’est la pièce la plus sombre, adoucie par la teinte Plume de Flamant qui habille les murs. Pourtant, lorsque nous recevons, c’est ici que tout le monde se retrouve, autour de la table et au gré de conversations qui s’étirent. C’est aussi par la cuisine que l’on accède à toutes les autres pièces. » L’habitation se déploie comme unesuccession de transitions et d’espaces pensés dans leur singularité. Des pièces qui s’enchaînent comme les chapitres d’une histoire : la cuisine familiale et spacieuse, l’espace café plus intimiste, le salon avec la télévision, la salle de lecture, la suite parentale, les chambres des enfants… Un récit nourri par le caractère du bois, omniprésent, que Tijen a choisi d’adoucir avec du verre et des miroirs. « Ils allègent les espaces, réfléchissent la lumière et prolongent les perspectives. »
« Mon ego ne devait pas être mis à l’honneur. » Tijen Taskin.
Un détail qui passerait presque inaperçu ? « Il y en a beaucoup, car mes interventions sont volontairement discrètes. Mon ego ne devait pas être mis à l’honneur, mes gestes se fondent dans l’existant, comme le terrazzo réalisé par l’entreprise liégeoise Bernardin qui recouvre l’espace café, ou la crédence en marbre parfaitement intégrée dans la boiserie authentique de la cuisine. J’adore qu’on me dise : “Ah, ça, c’est d’origine.” », sourit-elle. Emménager avant la fin des travaux a permis à Tijen de lâcher prise et d’accepter les petits défauts du passé, découvrant ainsi ce que seule l’expérience enseigne, parfois à rebours des intuitions initiales. Reste la question du sens global du projet. Comment s’inscrit-il dans l’architecture de Tijen Taskin ? Sans doute comme une forme de synthèse. « J’adore mélanger le kitsch et le contemporain. Je me détourne de plus en plus des intérieurs aseptisés, trop neutres. Les lieux chargés d’histoire ne m’intimident plus : ils m’inspirent », conclut-elle. Une approche que ses clients adoptent eux aussi, insufflant personnalité et vibration à leurs intérieurs. Un projet qui incarne une manière d’être architecte – et habitante – profondément ancrée dans le réel.