Exposé chez Richard Heller à Los Angeles, Almine Rech à Londres et Sorry We’re Closed à Bruxelles, le céramiste Eric Croes fait partie de la nouvelle génération d’artistes belges dont les amateurs d’art du monde entier raffolent.
Photos Matthieu Salvaing
Au détour d’une rue paisible du quartier européen à Bruxelles, la porte banale d’une maison mitoyenne ne présage en rien l’univers particulier qui règne dans l’atelier d’Eric Croes. Ici, de l’argile au four, il y a bien plus qu’un pas. Pots, vases, nichoirs, pattes d’ours, oiseaux farceurs, ex-voto, cyclopes, gorgones, serpents sortant de l’oreille d’un chat, têtes fantasmagoriques tirant la langue ou défiant le visiteur droit dans les yeux, souches d’arbres sorties d’un songe et totems géants, les œuvres en céramique de cet artiste bruxellois commencent par des croquis inspirés de contes ou de mythologies, de superpositions d’idées ou de réminiscences vécues. Peuplé de personnages et d’animaux burlesques, drôles, insolents, oniriques, tendres ou provocants, son imaginaire fertile laisse s’exprimer l’artisanat, la tradition et l’art. Endroit de repli volubile, discret et joyeux, son appartement en enfilade, situé à un pâté de maisons de là, lui ressemble comme deux gouttes d’eau. Ouvert sur un jardin de poche dans lequel sculptures cassées et prototypes jouent à cache-cache entre arbustes, buissons et herbes hautes, l’intérieur ressemble à une petite galerie d’art vivante.
« Dans mon intérieur, j’évite les camaïeux. J’aime profondément les couleurs »
Ses créations personnelles se mêlent aux œuvres troquées avec Jean-Baptiste Bernardet, Benoit Plateus, Claire Decet ou Julien Meert, ses amis artistes contemporains. Profondément esthète et peu conventionnel, Eric aime s’entourer de belles choses colorées et positives. Inspiré par Brancusi qui vivait uniquement entouré des objets qu’il créait, Ettore Sottsass aussi qui osait mélanger des choses dissonantes tel un collage racontant de nouvelles histoires, Judith Scott dont l’art de la pelote demeure un éternel mystère ou Franz West connu pour ses sculptures ludiques et sarcastiques, Eric Croes rassemble chez lui toutes ses obsessions du moment, voire celles remontant à son adolescence. L’ensemble vit et bouge sans cesse. Tableaux, fauteuils, tapis, luminaires, vases et objets fétiches ou parfois insolites dialoguent les uns avec les autres, se baladent de pièce en pièce, font une pause dans un coin, racontent une anecdote aux invités, retournent de temps en temps à leur emplacement pristin. « J’ai besoin de déplacer constamment les choses, et surtout remplir les endroits où je vis. J’aime aussi fabriquer mon mobilier », explique-t-il.
« Même si j’admire les endroits monacaux, je suis incapable d’y vivre. Je fuis l’inertie et le vide »
La commode à portes battantes rose et turquoise, les deux fauteuils du salon en bois aggloméré et la chaise militaire posée sous la sculpture « Le Grand Amour » de Roberto Ollivero acquise à l’âge de 18 ans avec ses économies ont tous été fabriqués par Eric Croes sur la base des plans libres de droit issus du livre Comment construire les meubles de Rietveld. Ces réalisations rivalisent d’esthétisme, de simplicité et de matériaux peu onéreux comme la table de cuisine rouge tomate dessinée encore une fois par cet artiste touche-à-tout en hommage au travail du designer Enzo Mari ou le couvre-lit qu’il a cousu à la main le soir devant sa télévision pendant trois ans. Un couvre-lit ressemblant plutôt à un patchwork qui illustre une myriade de souvenirs et se compose de fragments provenant de ses anciens jeans et de ceux de son ex-compagnon sur lesquels il a brodé le numéro de téléphone de sa première petite copine. Il y a ajouté un grigri évoquant un voyage au long cours ou des écussons à l’effigie des races de chiens qui l’ont accompagné tout au long de son existence. Et parce qu’il a encore beaucoup de choses à nous révéler, cet infatigable et audacieux créateur se rend chaque jour à son atelier pour y travailler sans relâche de 9 à 18 heures. « Je suis un fonctionnaire de l’art car la céramique est une maîtresse exigeante », raconte-t-il. Pendant ce temps, les fans de ses espiègleries attendent la suite avec impatience.
« Comme des tatouages, je m’entoure de choses qui ont marqué certaines périodes de ma vie »