01. Leonet Hoang, Sans Frontières
Architectes, galeristes, experts en vintage : Charles Leonet et Ngoc Hoang façonnent des intérieurs qui tissent un dialogue vibrant entre patrimoine belge et influences venues d’ailleurs. Le duo sillonne le monde en quête de clients et d’inspirations. Au moment d’écrire ces lignes, Ngoc est à New York, tandis que Charles rentre tout juste d’Inde. Entre deux fuseaux horaires, il nous ouvre les portes de leur univers créatif.
Par Isabelle Vander Heyde

Charles Leonet et Ngoc Hoang. © Justin Paquay
Dans l’univers de quel artiste aimeriez-vous passer des vacances imaginaires ?
Dans celui de Tyeb Mehta, peintre et plasticien indien. Son travail est intensément figuratif, avec surtout des chevaux et des taureaux, et son usage de la couleur est tout simplement hypnotisant. Il a aussi collaboré à une galerie souterraine à Ahmedabad, avec l’architecte Balkrishna Doshi. Pour moi, Doshi est un génie largement méconnu.
Et où, sur cette planète, voudriez-vous passer une nuit ?
De façon assez étrange, au Palais Bulles de Pierre Cardin, alors que l’architecture organique n’est pas ma tasse de thé.
Vos voyages tournent-ils toujours autour de l’architecture ?
Oui, la plupart du temps. (Rires) Il y a quelques années, Ngoc a découvert le moderniste Geoffrey Bawa au Sri Lanka et tracé un itinéraire autour de ses bâtiments. Elle s’est montrée tellement convaincante que j’ai refait exactement le même parcours il y a six mois.
Votre amour du vintage est en quelque sorte aussi un voyage dans le temps. Vos escales préférées ?
Notre sélection se concentre sur des pièces allant des années 20 aux années 80, mais dans nos intérieurs, nous n’excluons aucune époque. Ma propre maison comporte même des éléments baroques du XVIIe siècle, une période d’une pureté étonnante. Dans son appartement, Ngoc jongle entre Sécession viennoise, années 80 et brutalisme des seventies. Nous y allons à fond : notre force, c’est de construire un récit cohérent à partir de ce mélange.
Qu’aimeriez-vous trouver sous le sapin?
Sans hésitation, une œuvre du peintre franco-espagnol Angel Alonso…
02. Charles Laib Bitton, Territoires intérieurs
De Londres à Florence, le bruxellois Charles Laib Bitton revendique une peinture intuitive, vibrante, débarrassée des artifices et des excès visuels de notre époque. Au spectaculaire, il préfère la spontanéité du geste, la vérité de la matière et les mystères qui en surgissent. Une peinture nourrie d’émotions brutes et imprégnée des villes qui ont façonné son regard. Des villes qui jamais n’imposent une direction. Un cheminement plus intérieur que géographique.
Par Gwennaëlle Gribaumont
Londres (2006-2008)
À Londres, Charles Laib Bitton découvre la voie artistique comme une possibilité existentielle. Ayant grandi dans un milieu très traditionnel, où l’art n’avait aucune place, il a étudié la gestion d’entreprise. Il ignorait alors que la création était une option. La naissance d’une vocation : le jeune homme y étudie le design, une étape intermédiaire avant de devenir peintre.
New York (2008-2013)
Arrivé à New York pour occuper un poste dans le monde de l’architecture et du design, Charles Laib Bitton se consacre parallèlement à la création musicale. Mais un cambriolage brutal emporte la majorité de sa musique. Perte douloureuse et déclencheur décisif. L’accident devient point de départ : l’art visuel s’impose dans sa production, et lui impose de s’y consacrer pleinement. Retour en Europe.
« Certains peintres n’ont jamais quitté leur ville. D’autres ont beaucoup voyagé. Pourtant, tous peuvent partager une même idéologie picturale. Cela montre que l’inspiration et l’exploration peuvent naître d’un lieu unique et immuable. Ce qui compte le plus, ce n’est pas la distance parcourue, mais la capacité à percevoir et à rendre visible l’humanité. »
Lisbonne (2014) & Berlin (2019)
À Lisbonne comme à Berlin, l’artiste vit modestement. Il voyage léger, entre amis et famille, s’installant dans des ateliers improvisés pour créer. Pas d’académie, pas de formation artistique institutionnelle. De l’exigence malgré tout. Ces villes, tour à tour lumineuses ou nerveuses, l’ancrent dans une peinture sans prétention formelle, nourrie d’obsessions et de gestes répétés.
Copenhague (2015)
À Copenhague, l’hiver resserre la palette et le regard. La lumière se fait rare, presque sacrée. Le noir, le gris, le blanc deviennent ses compagnons naturels. Dans cette obscurité, synonyme de fertile austérité, il affûte son identité plastique.
Vienne (2015-2018)
À Vienne, il intègre l’Académie des Beaux-Arts. Son objectif : obtenir un diplôme pour accéder à davantage de programmes de résidences et de financements. Il obtient son diplôme et s’imprègne de la Wiener Werkstätte dont le goût des proportions exactes et esthétiques affinent son sens du détail. Dans la foulée, Charles Laib Bitton sera admis à l’Académie des Beaux-Arts de Düsseldorf.
Florence (2022-2026)
Installé depuis quatre ans à Florence, Charles Laib Bitton trouve l’accord parfait entre son travail et son rythme de vie. Il vit et peint dans le même espace, dans une pratique quasi monacale. Le geste se simplifie. La palette s’adoucit, comme si chaque couleur devait désormais mériter sa présence. « Je suis heureux d’être où je suis. J’ai l’impression que je pourrais rester à Florence indéfiniment, et y trouver, toujours, toute l’inspiration dont j’ai besoin. »
03. Florence Derck, Et demain?
Une plateforme digitale pour acheter de l’art avec une expérience sensorielle, c’est le pari osé de Demain Art. Une communauté d’artistes vivant en Belgique et de collectionneurs réunis par Florence Derck.
Par Julie Nysten

© Estelle Parewyck
«J’avais envie de rassembler et d’imaginer un espace pour promouvoir la jeune création sur le territoire belge. Par ces quelques mots qui illuminent une problématique du monde de l’art contemporain», Florence Derck plante le décor. Celle qui dirigea la Galerie Gladstone se lance dans un pari un peu fou, juste après le Covid. « C’était la période où chacun s’est remis en question, et ‘Demain’ est arrivé, pour créer un lien entre artistes émergents et collectionneurs », explique Florence avec des étoiles créatives dans les yeux. Bien plus qu’une vitrine digitale, Demain Art propose aux collectionneurs une expérience totale grâce à la visite des ateliers d’artistes et un outil pour projeter l’œuvre choisie dans son propre intérieur. Pour les artistes, c’est bien plus qu’une vitrine, c’est un véritable soutien à la création. Mais la mission presque divine de Demain Art ne s’arrête pas là. « Nous organisons des expositions éphémères, en collaboration avec d’autres acteurs du secteur ». Le dernier rendez-vous en date : SUMMUM qui s’est déroulé début décembre à Anvers, au Kolveniershof, avec Leonet Hoang.
Florence Derck nous présente ses 4 coups de cœur figurant dans le catalogue de Demain Art.
01. Les réminiscences, Joséphine Suillaud, 2025

01. Les réminiscences, Joséphine Suillaud, 2025
« Cette œuvre est celle de la plus jeune artiste de notre sélection, et aussi la plus récente à nous avoir rejoints. Je l’ai découverte lors de son exposition de fin d’études à La Cambre et j’ai été immédiatement séduite par le jeu de textures et de matériaux. Travaillant l’acrylique, le ciment et la chaux sur lin, Joséphine crée un dialogue entre douceur et solidité, nature et artifice. Par la déchirure, le grattage, le pliage et le ponçage, elle transforme la surface en une peau vivante, marquée par le geste et le temps. Son travail me rappelle le mouvement Arte Povera, où la poésie jaillit de la matière brute, comme si la peinture se révélait d’elle-même. Elle est actuellement en résidence à la Fondation Moonens. »
02. Pluk mijn bloempje, Sofie Steegen, 2025

02. Pluk mijn bloempje, Sofie Steegen, 2025
« Cette œuvre se distingue comme une réflexion poétique et contemporaine sur la mythologie grecque et la vulnérabilité humaine. L’artiste utilise le relief en céramique pour traduire la sensualité du toucher dans la forme, abolissant la distance entre le corps et l’esprit. J’aime la façon dont le sujet, sculpté dans un blanc doux, tient une simple fleur rouge, un geste subtil qui suggère à la fois l’offrande et la perte. L’œuvre de Steegen semble intemporelle, faisant écho aux idéaux classiques tout en restant profondément personnelle et contemporaine. Cette œuvre sera présentée lors de notre prochaine exposition SUMMUM au Kolveniershof d’Anvers, situé dans la maison de Rubens. Elle résonne magnifiquement avec l’esprit mythologique et humaniste qui inspira jadis Rubens. »
03. Untitled, Ramon Enrich, 2025

03. Untitled, Ramon Enrich, 2025
« Son œuvre captive mon imagination par sa géométrie sereine et son immobilité onirique. L’architecture y occupe une place centrale, où des formes minimalistes rencontrent un jeu d’ombres et de lumières surréaliste. J’aime la façon dont sa palette de couleurs fait écho aux murs délavés des bâtiments industriels abandonnés de sa ville natale, Igualada, transformant la décrépitude en poésie. Le jeu précis des ombres et des structures invite à la pause, à pénétrer dans un espace calme et intemporel, et à rêver. Bien qu’il ne soit ni basé en Belgique ni un artiste émergent, nous avons décidé de faire une exception pour son travail et de collaborer avec lui. L’art d’Enrich est essentiel, un rappel que la simplicité peut contenir des émotions profondes et offrir une évasion. »
04. Balsamroots in Tree Bark, Ewoud Viane, 2025

04. Balsamroots in Tree Bark, Ewoud Viane, 2025
« L’artiste nous plonge dans un univers poétique entre nature et artisanat. La combinaison des lignes, du bois et de l’époxy crée une tension tactile, entre délicatesse et force. J’aime la façon dont les fleurs semblent jaillir de l’écorce, symbolisant la résilience et le renouveau. La démarche de Viane, qui fusionne dessin, textile et sculpture, donne à l’œuvre une profondeur matérielle unique. Son hommage aux illustrateurs botaniques oubliés ajoute une dimension historique profonde qui rend la pièce à la fois belle et significative. Cette œuvre est actuellement visible dans le cadre de notre exposition (Vree) Schuun Volk, au sein du collectif Wintercircus à Gand. »
04. Julie Loeckx, Flower power
Julie Loeckx met littéralement ses invités à l’honneur : chez l’artiste, on s’attable sur de véritables pétales en pierre naturelle qui transforment sa salle à manger en un monde merveilleux.
Par Isabelle Vander Heyde
Le reste de la maison respire, lui aussi, sa créativité débridée, jusque dans les moindres détails. Ancienne urbaniste et experte en immobilier, Julie Loeckx s’est révélée en plein Covid avec des peintures vibrantes, gorgées de couleurs, d’optimisme et d’une attitude délicieusement terre-à-terre. « J’aime présenter les choses sans chichis, ni trop léchées ni trop parfaites. » Depuis, sa carrière file tout droit vers le haut, tout comme les échanges créatifs qu’elle déclenche partout où elle passe. Là où beaucoup redoutent les collaborations commerciales, Julie Loeckx y voit l’occasion d’élargir son univers et de le partager. Sous le label Arty Designs, elle transpose sa patte caractéristique en objets fonctionnels. La Belgique regorge de savoir-faire et d’ateliers pointus, et elle adore leur tendre la main. Résultat : le tapis Roger, imaginé avec Ancré Rugs et inspiré d’un visage masculin ; des coussins et tapisseries murales pour OMAR Antwerp ; et 12 vases peints à la main pour Val Pottery. « J’ai une idée très précise de ce que je veux et, en général, ça n’existe pas sur le marché… Alors autant le faire (faire) moi-même ! » Fonctionnalité et matérialité sont au cœur de son travail. Preuve en est avec la monumentale Flower Table, une table à manger organique sculptée en pierre naturelle. Pour la réaliser, elle s’est tournée vers Artimar, dans le Limbourg, où le marbre flamboyant Breccia Botticelli a immédiatement posé une élégance à l’italienne, comme un hommage à Sophia Loren, la féminité et aux sixties. Chaque plateau est composé de pétales sciés à la main qui, assemblés, dessinent une fleur. Et pour le piètement ? D’élégantes tiges en métal. Une déclinaison en travertin rouge vient enrichir la collection, ainsi que des tables basses de différentes hauteurs et formes permettant de composer son propre bouquet. Des fleurs en pierre ? La poésie au naturel !
05. Grain Designoffice, Noces d’étain
Fondé en 2016, Grain Designoffice réunit le duo flamand Sander Bullynck et Nick De Moor. Ensemble, ils imaginent des espaces sensoriels où matières tactiles et jeux de lumière s’accordent pour créer des atmosphères justes, affranchies de toute signature ostentatoire. Trois questions à Nick de Moor.
Propos recueillis par Virginie Dupont
Dix ans, c’est un bel âge pour un bureau d’architecture d’intérieur. Si vous deviez résumer cette décennie en un matériau, lequel choisiriez-vous ?
Le suède, pour son côté naturel et tactile, et pour le contraste qu’il offre avec des matériaux bruts comme le bois ou l’inox. Nous aimons composer des ambiances à la fois mystérieuses et apaisantes, souvent sculptées par la lumière. Au fil du temps, nous avons d’ailleurs constitué notre propre collection de luminaires vintage.
Et les dix prochaines années, vous les imaginez comment ?
L’essentiel, pour nous, est de rester pertinents. Nous voulons continuer à façonner des atmosphères qui transportent, tout en explorant toujours davantage les matériaux intemporels et durables. Nous développons aussi Grain Circle, au sein de notre bureau à Knokke : un lieu de rencontres et un véritable laboratoire d’idées.
L’automne dernier, Maison Colette à Westerlo, votre dernière réalisation, a été élue « plus beau restaurant » par le Gault&Millau. Quelle était votre intention ?
De manière générale, notre approche consiste à traduire l’identité du client plutôt qu’à imposer notre propre signature. Ici, cela s’est exprimé à travers le xlumière feutrée… L’ensemble révèle une atmosphère qui reflète la personnalité et l’univers du chef Thijs Vervloet, nourri par sa formation parisienne.
06. Sara Esther, Parlons chiffres
Maison belge indépendante fondée en 2013, Sara Esther Jewellery marie joaillerie d’art, production locale et élégance contemporaine. Pour ses douze ans, sa créatrice Sara Esther dévoile What’s Your Number, une collection inspirée de la numérologie, et inaugure un pop-up bruxellois en collaboration avec le duo d’architectes Leonet Hoang. Le combo gagnant pour créer un lieu hautement magnétique.
Par Marie Hocepied
Quel est votre chiffre en numérologie et que représente-t-il ?
Mon chiffre est le 4, c’est l’architecte. Celui qui construit, qui structure, qui ancre. C’est le chiffre des fondations solides, de la cohérence, de la persévérance. Et, finalement, c’est exactement là que je me reconnais aujourd’hui. Parce qu’au-delà du feu, des idées qui jaillissent, de l’intuition qui part dans mille directions, j’ai réalisé que j’avais aussi cette part d’architecte. Celle qui tient, qui continue, qui bâtit une marque depuis plus d’une décennie sans jamais perdre son fil rouge. Dans l’ADN de Sara Esther Jewellery, il y a une colonne vertébrale très forte. Ce n’est pas seulement du style ou de la créativité : c’est une vision. Et c’est exactement ça que représente le 4 pour moi : la capacité à construire quelque chose qui résiste au temps, qui porte un sens, qui reste debout même dans les tempêtes.
Et votre chiffre fétiche ?
Mon chiffre favori, par contre, c’est le 17. Lui, c’est un autre registre. Le 17 me poursuit littéralement partout sur la planète. Je le vois comme un signe angélique, un rappel que je suis guidée, protégée, alignée, même quand j’ai l’impression de marcher seule. Et puis il y a ce détail que j’adore : 1 + 7 = 8. Le 8 est le symbole de l’infini, de l’abondance, du mouvement qui ne s’arrête jamais. Un chiffre porte-bonheur, clairement.
Je n’ai jamais créé pour faire joli, mais pour donner une forme à quelque chose d’invisible : une intention, une énergie, un mouvement intérieur.
Un nombre qui a compté ?
Le 13 est la date de naissance de mon petit frère, né un vendredi 13, et il a toujours été synonyme de joie. Il m’a apporté tout l’inverse du dicton : du bonheur, du rire et une immense douceur. Pour moi, le 13 est une énergie chaleureuse, celle de la transformation, des passages et des renaissances. J’ai lancé la marque en 2013 et j’entre aujourd’hui dans sa 13e année, une étape charnière et plus mature. Et j’aime particulièrement ce clin d’œil : 1 + 3 = 4, mon chiffre.
Quel est le lien entre bijou et spiritualité ?
Pour moi, ce lien est une évidence. Je n’ai jamais créé pour faire joli, mais pour donner une forme à quelque chose d’invisible : une intention, une énergie, un mouvement intérieur. On ne choisit pas un bijou au hasard ; il s’impose parce qu’il résonne, raconte quelque chose de nous et porte une vibration qui nous correspond. Un bijou vit avec la personne, devient talisman. Il trace un pont entre l’invisible et la matière : créer, c’est matérialiser une énergie ; le porter, c’est l’inscrire dans sa propre histoire.
07. Louise Wauters, Totem à vivre
À la croisée du design, du geste engagé et d’une réflexion sur nos intérieurs, le projet de la designer Louise Wauters réinvente la manière d’habiter.
Par Jacinthe Gigou
Et si votre mobilier était à la fois sculpture, solution spatiale et manifeste écologique ? C’est le pari audacieux de Pila Pattern, créé par l’architecte-designer belge Louise Wauters. Depuis toujours attirée par la récupération et l’économie circulaire, Louise Wauters a fait ses armes dans des scénographies et projets d’architecture d’intérieur. En 2018, elle voyage au Cambodge avec Make art not waste pour créer des objets à partir de déchets plastiques trouvés sur les plages. Une expérience unique qui lui donne l’élan pour créer son projet en Belgique : le restaurant zéro déchet Chez nous, avec un mobilier basé sur le réemploi de matières. « Les clients venaient souvent en disant qu’ils allaient être plus nombreux que prévu. C’est comme ça que j’ai imaginé Pila, un mobilier à la fois pratique et qui prend peu de place » raconte-t-elle. Au-delà de leur fonction d’assise, les tabourets s’empilent par quatre en totem, basculant vers l’installation artistique. Conçus en Italie et en Allemagne par impression 3D, ils se combinent élégamment pour gagner de la place tout en affirmant leur présence. Une qualité modulable qui permet aussi de jouer avec leur usage. « Dans nos appartements, nous n’avons pas toujours la place d’avoir beaucoup de mobilier. Les tabourets peuvent aussi servir de table d’appoint pour poser une tasse de thé ou un bouquet de fleurs » Élaboré à partir de déchets plastiques marins ou de sciures de bois, chaque module est de couleur différente, selon le mélange réalisé. Leurs noms – Octavia, Brigitte, Ariel ou Edgar – ne sont pas anodins, ils renvoient à leur forme et leur caractère uniques. La démarche de la designer s’inscrit dans une conviction : les objets fabriqués ne sont pas condamnés à devenir des déchets. « Mes tabourets peuvent être recyclés à l’infini, le cycle ne se rompt pas », conclut-elle. Un objet accroche-regard qui interroge nos habitudes de consommation vers un nouvel art de vivre.
08. Inge Gelaude, Townhouse
Inge Gelaude est directrice créative chez Villa Eugénie, une agence de conception créative et de production d’événements de luxe. Avec Townhouse, nouvelle plateforme dédiée à l’art et au design, elle ouvre sa maison privée aux rencontres artistiques.
Propos recueillis par Isabelle Vander Heyde
Comment sélectionnez-vous les artistes avec lesquels vous travaillez ?
La sélection s’opère de manière organique. C’est moi qui choisis les artistes en fonction du lien fort que je ressens à la fois avec leur travail et leur personnalité, et de ma foi en leur potentiel. Parfois, avant qu’ils n’osent y croire, c’est à moi de les pousser à présenter leurs magnifiques œuvres au public.
Vous avez développé ce flair pour le talent chez Villa Eugénie ?
Absolument ! Villa Eugénie m’a appris à repérer les talents belges et à leur offrir des opportunités sur de grands projets internationaux. Cette expérience, qui consiste à pousser les gens hors de leur zone de confort, est aujourd’hui cruciale pour Townhouse.
Quel rôle peut jouer Townhouse pour la scène artistique belge ?
La Belgique regorge de talents, mais les Belges sont souvent modestes. Ma mission est de les aider à faire connaître leur travail au-delà des murs de Townhouse. Je veux que leur art voyage et obtienne la reconnaissance méritée dans d’autres lieux publics.
Quel rôle jouez-vous : hôtesse, curatrice, régisseuse ?
Je dirais un mélange des trois. Pour moi, il s’agit surtout de réunir les gens, que ce soit via une exposition, une présentation ou une rencontre intimiste. Je trouve passionnant de connecter différents profils, âges et horizons, tant parmi les invités que parmi les artistes. Par exemple en incitant une danseuse coréenne à improviser entre les installations lumineuses de Kimy Gringoire. Le tout dans une ambiance chaleureuse et inspirante.
Quel sentiment voulez-vous procurer aux visiteurs de Townhouse ?
Je veux qu’ils repartent inspirés et pleins d’espoir. Qu’ils envisagent l’avenir avec une énergie positive après avoir vu qu’une multitude de talents font preuve de créativité, cherchent la beauté et trouvent de nouvelles manières de regarder le monde et de résoudre des problèmes. Cet espoir est essentiel à mes yeux.
09. Eden Island, Ceci n’est pas une galerie
Oubliez le white cube : Eden Island se déploie là où l’art se vit – autour d’un feu, d’une table, d’un bar improvisé. Avec son modèle nomade et son intuition, Eden Krsmanovic compose un territoire personnel et nomade, où la scène émergente se raconte sans codes.
Par Céline Pécheux
Galerie nomade
Eden Island n’a pas d’adresse fixe et c’est exactement le terrain de jeu voulu par sa fondatrice. « L’originalité du concept réside dans le fait que je choisis les lieux en fonction des expositions pour offrir à chaque fois une expérience unique », explique Eden Krsmanovic. D’un atelier de menuiserie (Furniture & Paintings) en passant par un magasin d’objets et curiosités (Vanille ; The Heart of the Matter en 2025) et bientôt la maison d’un chef à Ixelles, puis un bar d’artiste pendant Art Brussels 2026… Eden brouille les frontières entre galerie et lieu de convivialité.
Artistes émergents
Le projet met en lumière la scène émergente, avec une attention particulière pour les jeunes talents bruxellois et internationaux. Son premier group show, Furniture & Paintings, avait rassemblé 18 artistes, dont deux New-Yorkais, dans l’Atelier 365. Depuis, Eden Island soutient Maya de Mondragon, Quincy Langford, Charlotte vander Borght et Loup Sarion… Une sélection d’artistes guidée par la sensibilité personnelle d’Eden, donnant aux expositions une cohérence émotionnelle et esthétique.
Double nature
« Je suis aussi artiste, donc j’ai un peu les deux regards », explique la fondatrice. Cette position hybride lui permet de dialoguer avec les artistes au-delà de la simple représentation. Elle connaît leurs doutes, leurs rythmes et leurs besoins. Ses années à la galerie Clearing ont également consolidé cette posture d’interlocutrice. « J’ai le côté artiste-liaison », dit-elle. Ne plus travailler pour une autre maison, ne plus s’inscrire dans la verticalité d’un programme annuel l’a libérée : « Après 7 ans dans une galerie, j’ai eu envie de changement ».
Esprit de communauté
Au cœur du projet, il y a la dimension humaine et la création de liens. Car Eden Island ne se limite pas à exposer : elle fédère. La communauté d’artistes et de visiteurs se retrouve autour de repas, de discussions et d’expériences immersives, tissant un réseau qui accompagne le projet où qu’il aille. Une énergie collective, constante malgré la mobilité de la galerie. « J’ai ma communauté qui me suit depuis le début et c’est ce qui fait la beauté du projet » confie-t-elle. Du coup, chaque vernissage devient un lieu de rendez-vous où l’art est vecteur de partage.
10. Galerie Charlie, L’art chez soi
Vous admirez une peinture au sein d’un white cube. Magnifique, sans aucun doute. Mais parvenez-vous vraiment à l’imaginer dans votre intérieur ? Probablement pas. C’est ce qui a incité Hilke Charels à ouvrir sa galerie dans sa propre maison.
Par Daphne Dorgelo

Hilke Charels dans sa galerie. © Eline Cooman
Dans le centre historique de Malines, l’artiste a transformé sa maison de maître rénovée en Galerie Charlie, un lieu inspiré par des adresses comme Amélie du Chalard, à Paris. « Ce genre de concept manquait encore en Belgique », note Hilke. Elle y expose les œuvres d’artistes belges qu’elle suit depuis des années : Ines Thora, Marinda Vandenheede, Babette Cooijmans et Jo Michiels. « J’admire leur travail, je souhaite sincèrement les soutenir. Travailler avec un groupe fixe nous permet de grandir ensemble. Je choisis les artistes pour leur potentiel : celles et ceux qui ont quelque chose à raconter, mais dont le travail reste accessible, aussi bien esthétiquement que financièrement. »
L’accessibilité est au cœur de Galerie Charlie : dans le cadre et les prix, mais aussi dans le langage, la transparence et les explications. « Je ne crois pas à ce jargon artistique mystérieux qui peut intimider. Les personnes qui n’ont pas de formation en art comprennent tout autant l’essentiel, et celles qui en ont une découvrent des couches supplémentaires… »
Cette approche séduit. La première exposition a remporté un franc succès, avec des visiteurs venus en nombre et des retours chaleureux. « Je donne aussi des conseils adaptés à l’espace. Beaucoup de gens veulent s’entourer d’art, mais ne savent pas par où commencer. Alors nous examinons ensemble ce qui leur correspond, toujours dans l’ADN de Galerie Charlie. »
Le Malines d’Hilke: En dehors de sa galerie, Hilke connaît la ville comme sa poche. Voici ses adresses favorites :
• Kaffee-Ine – Le meilleur café de la ville, avec de la bonne musique, et son refuge pour travailler.
• Meteor – Le chef Maarten Van Essche transforme chaque assiette en œuvre d’art, à Heffen, à la lisière de Malines.
• De Zondvloed – Une librairie avec un supplément d’âme : fiction et ouvrages d’art au rez-de-chaussée, livres d’occasion et café à l’étage.
• Studio Cluster – Bar à vin et café slash espace d’exposition, dans une ambiance chaleureuse à la lueur des bougies.
• Cinema Lumière – Pour les amateurs de cinéma indépendant.
• Kunstencentrum Nona – QG de la compagnie de théâtre Abattoir Fermé.
• Café Kuub – Lieu de rencontre convivial sur la Cultuurplein.
• Café Arsenaal – Café intimement lié au théâtre éponyme, plein de caractère.
• De Wijnwinkel – Pour des bouteilles dotées d’une vraie personnalité.
• The Neck – Bar à vin caché avec concerts de jazz et concept à porte fermée.
• Bibliothèque Het Predikheren – Chef-d’œuvre architectural et havre de silence inspirant.
• Olivea – Son adresse incontournable pour ses tenues de vernissage.
11. Jeroen De Ruddere, Fonction et forme
À l’heure où la lumière se résume trop souvent à son rôle et à la technologie, Jeroen De Ruddere éclaire un autre versant du design : l’émotion, la personnalité et un langage formel bien à lui.
Par Daphne Dorgelo
Le designer belge n’était pourtant pas destiné à cette voie. Formé à la gestion d’entreprise, il a toujours nourri un besoin presque viscéral de redonner vie aux choses. Adolescent, il restaurait des cyclomoteurs iconiques. Non pour les faire rutiler, mais pour ressusciter leur âme d’origine. « Cette quête d’authenticité ne m’a jamais quitté », confie-t-il. Après ses études, un passage dans un atelier de fabrication d’escaliers scelle sa rencontre avec le bois massif. « De superbes pièces finissaient en bois de chauffage. J’ai demandé si je pouvais les récupérer et je les ai utilisées pour mes premières créations et expérimentations. » Son amour pour les luminaires émane d’une nostalgie assumée. « Autrefois, chaque intérieur possédait sa lampe sur pied coiffée d’un abat-jour. J’ai voulu réinventer ce tableau aujourd’hui disparu. » Faute de matériaux convaincants, il se tourne vers des textiles atypiques qu’il intègre à sa maîtrise du bois. Sa signature est née : des lampes sculpturales au vocabulaire formel unique. « La lumière, pour moi, c’est une émotion. Une lampe doit éveiller quelque chose, même éteinte. Quand on appuie sur l’interrupteur, le matin ou le soir, un moment doux, presque intime, doit se produire. » Lors de la Milan Design Week, Jeroen De Ruddere a dévoilé une nouvelle phase, plus épurée, dans son processus de création. Le lancement récent de la CigarLamp Collection transpose cette recherche dans des silhouettes chaudes, élancées, rappelant la forme d’un cigare. En parallèle, il développe une lampe sculpturale en bronze en collaboration avec deux chefs internationaux : « Une pièce qui fera certainement parler d’elle. »
12. Kimy Gringoire, Que du love!
De la sculpture portée à la sculpture déposée, il n’y a qu’un pas, franchi avec audace et brio par la designer Kimy Gringoire. Depuis près de dix ans, la créatrice place une valeur universelle au cœur de son travail : l’amour. Kimy se raconte ici ; de son parcours qui commence par la joaillerie et qui continue, avec une passion intacte, vers le design d’objets.
Propos recueillis par Julie Nysten
« Je suis intuitive. Je fais confiance à mes émotions. Je bouge, je dessine, j’écoute et j’observe le monde qui m’entoure. Au début de mon parcours, c’était ce feu sacré qu’il fallait apaiser à travers la création. Les bijoux reflètent notre amour-propre. C’est cette valeur que j’exprime dans le design, transcendée par mon envie de liberté. Un mardi soir, j’ai écouté mon intuition et j’ai décidé d’envoyer un e-mail à Colette, à Paris. Peu de temps après, une réponse positive tombait. Il y a 10 ans, les choses étaient différentes : il y avait peu de marketing digital, de réseaux sociaux. Être vendue chez Colette, c’était un gage de reconnaissance qui m’a ouvert de nombreuses portes. Dans mes bijoux, l’architecture, la structure, le mécanisme sont incontournables. Mon premier était un collier avec une croix qui s’ouvrait pour affirmer : “je crois”. Traduire mon ressenti à travers le design, dans un langage d’image, c’est mon chemin sacré. Le passage du bijou au design à grande échelle m’a permis, avec le même motif du câble en cœur, d’explorer une dimension plus engagée de ce flot d’amour, sa part plus subversive. J’aime révéler la dualité des choses. Suggérer plutôt que montrer, c’est laisser une porte ouverte à son contraire ou à son complément. Mon approche du design reste souvent “less is more” car le narratif est déjà suffisamment chargé de sens. J’avais envie de lancer un message d’amour sans frontières, à travers mes BIGLOVECABLES sculpturaux. Ces pièces, en métal ou en résine peinte d’un rouge passion, sont à la fois de “gros bijoux” et des objets fonctionnels : des bancs, des luminaires, des sculptures murales. Chacun est libre d’y projeter son propre sens. Mes BIGLOVECABLES passent d’un mur à l’autre, comme le flux sacré de la vie. Cette forme est si simple qu’elle me tient énormément à cœur, tant elle est accessible. Un cœur, graphiquement, c’est juste deux fesses et une pointe, rien de plus, rien de moins. Une sorte de yin/yang balancé et subversif à la fois. »
Un cœur, c’est juste deux fesses et une pointe.
13. Roxane Lahidji, Mettre du sel dans sa vie
Réaliser des pièces d’apparence luxueuses à partir de ressources brutes et peu coûteuses… C’est le défi de Roxane Lahidji à la tête de Marble Salts Studio.
Par Céline Pécheux
Poétique, esthétique et fonctionnel, le sel retrouve ses lettres de noblesse entre les mains de la jeune designer Roxane Lahidji née à Paris d’une mère franco-italienne et d’un père iranien. « J’ai toujours su que bosser derrière un écran ne me rendrait pas heureuse. Quand je travaille le sel avec mes mains, je suis dans le moment présent, plus rien n’existe. Ce minéral à un pouvoir astringent puissant, je sors souvent de mon atelier complètement vidée. » Passionnée de dessin, elle part d’abord étudier l’illustration et la conception de produits à Strasbourg (HEAR) et est diplômée du département Social Design de la Design Academy d’Eindhoven en 2017. C’est lors d’une mission pour la Fondation Luma à Arles qu’elle tombe sous le charme du sel de Camargue et développe son concept de Marble Salts avec le souci profond de concilier production et durabilité. « Je trouve complètement fou de puiser des ressources limitées comme le marbre pour leur seule fonction esthétique alors que le sel peut faire l’affaire sans appauvrir la terre. Ma pratique privilégie les matériaux négligés ou bon marché et s’inspire des méthodes low tech et des techniques artisanales traditionnelles. Ce qui me passionne avec le sel, c’est son côté universel. On le trouve partout. Il n’est pas cher du tout et on ne sait jamais vraiment par où il est passé avant d’être récolté. » La suite? Un voyage alchimique à travers différentes méthodes de transformation et de moulage qui donnent naissance à des tables basses, des luminaires, des sculptures aussi esthétiques que robustes : « je travaille d’abord le sel pour qu’il devienne une sorte de mortier puis j’ajoute des pigments naturels pour donner un effet marbré coloré. C’est comme une peinture. Il m’a fallu deux ans pour trouver la technique. Aujourd’hui, je fais aussi des pièces uniques moins fonctionnelles pour des galeries d’art par exemple. » Installée à Zaventem Ateliers, Roxane Lahidji a choisi Bruxelles comme point de chute pour son côté multiculturel: « Tout à commencé en 2018, à la première édition de la foire Collectible où j’exposais mes premières pièces en sel. De nombreuses rencontres et collaborations sont nées comme ça. Bruxelles est un formidable vivier de designers et d’artisans du monde entier. J’ai besoin d’être dans une ville où on parle plusieurs langues et où les gens viennent de partout, pour être créative. Ici, je me sens chez moi. » Preuve que c’est un talent à suivre, le Design Museum de Gand, le CID Grand Hornu et le Musée des Arts Décorations de Paris ont déjà acquis des pièces de la jeune designer pour leurs collections permanentes.
“Je trouve fou de puiser des ressources limitées comme le marbre pour leur seule fonction esthétique alors que le sel peut faire l’affaire sans appauvrir la terre.”