Le temps d’une exposition, dix jeunes créateurs viennent se glisser dans les collections du KMSKA à Anvers et donnent aux salles du musée un tout autre visage.
Vous entrez dans une salle pour voir un Rik Wouters ou un Jean Fouquet. Et juste à côté, se dresse une silhouette qui semble tout juste sortie de la toile. C’est l’expérience immersive que propose le KMSKA jusqu’au 8 novembre 2026 avec KMSKA x YOUNG FASHION DESIGNERS: faire dialoguer mode contemporaine et beaux-arts.
Dix regards, dix silhouettes
Dix jeunes designers internationaux, tous diplômés récemment de l’Académie de mode d’Anvers (le département mode de la Royal Academy of Fine Arts Antwerp), ont puisé dans les collections du musée pour imaginer une création unique. Une œuvre, un motif, une technique ou une émotion a servi de point de départ, avec des résultats qui vont du sacré au domestique, en passant par le théâtral.
Face à la Madone entourée de séraphins et de chérubins de Jean Fouquet, Pommie Dierick s’est arrêtée sur la peau lisse, presque marmoréenne, de la Vierge, pour en tirer une silhouette sculpturale suspendue entre pureté et provocation. Domi Grzybek, elle, s’est attardée sur La déploration du Christ d’Antoine van Dyck: c’est la solidarité des femmes qui entourent la scène qui l’a touchée, et qu’elle a traduite en une robe tissée à la main, à partir de fils et de tissus récupérés, dans un geste hérité des savoir-faire textiles polonais et slaves. Le duo Yuhei Ueda et Liu Zexian a préféré une scène plus intime: La repasseuse de Rik Wouters, où l’amour se love dans un geste domestique répété. Ils en ont fait une pièce en lin peint à la main, comme pour rendre visible cette tendresse silencieuse.
D’autres registres traversent le parcours. Alise Anna Dzirniece imagine un ange tombé du ciel, lassé de la perfection céleste et tenté par la chair. Jaden Li recompose des formes d’ailes d’oiseaux à partir de chutes de tissus récupérées, en écho à un tableau animalier flamand. Amar Singh, sous son alter ego drag Babu, transforme la galerie consacrée au thème du Mal en un défilé de créatures mi-marionnettes, mi-majorettes. Laura Meier Hagested fait dialoguer deux œuvres à la fois: un portrait de femme au regard frondeur et une toile de Lucio Fontana entaillée, pour construire un vêtement à la fois charnel et découpé comme une toile percée. Chloë Reners s’inspire d’une nature morte foisonnante pour ériger un manteau presque architectural, tandis que Sofia Rodriguez Rodriguez questionne la fragilité de nos identités matérielles à travers une silhouette juchée sur une armoire qui semble céder sous son propre poids. Jinny Song, enfin, part d’un nu du XIXe siècle pour sculpter une forme trouble, entre présence et disparition.
Au-delà des tenues finies, le parcours dévoile également les coulisses de leur création: carnets de croquis, recherches de matières et expérimentations techniques permettent de comprendre comment l’idée s’est construite, pièce après pièce.
Parmi les designers à découvrir: Pommie Dierick, Alise Anna Dzirniece, Domi Grzybek, Laura Meier Hagested, Jaden Li, Chloë Reners, Sofia Rodriguez Rodriguez, Amar Singh, Jinny Song, ainsi que le duo Yuhei Ueda & Liu Zexian.
Une signature personnelle, un dialogue collectif
Pour la curatrice invitée Elke Hoste, ce qui frappe dans ce projet, c’est la diversité des approches : chaque créateur a travaillé de façon instinctive et expérimentale, et le dialogue avec la collection donne naissance à des silhouettes qu’elle décrit comme « à la fois sculpturales, émotionnelles et contemporaines ». Un constat que partage Carmen Willems, directrice générale du KMSKA, pour qui l’exposition illustre la façon dont la rencontre entre disciplines fait émerger de nouveaux récits au sein même de la collection — la mode y étant envisagée comme « un patrimoine culturel en devenir ».
Un clin d’œil aux Antwerp Six
Cette exposition ne choisit pas son moment au hasard. On célèbre cette année les quarante ans de la percée internationale des Antwerp Six, le mythique collectif qui a propulsé la ville sur la carte mondiale de la mode.
En mettant en avant cette nouvelle génération issue de la même Académie, le KMSKA met en avant aussi bien le patrimoine que les talents de demain.
Un autre regard sur le musée
Bien plus qu’une simple exposition de mode, c’est une invitation à redécouvrir les collections d’un des plus grands musées de Flandre. Les tableaux et les sculptures se révèlent sous un œil neuf.
Cet article a été rédigé en étroite collaboration avec KMSKA.