Fondatrice de son studio éponyme, Pili Collado imagine et orchestre des collaborations créatives avec artistes et artisans. Chaque projet devient l’occasion de façonner un univers personnel, à la croisée de l’art, de l’artisanat et de la scénographie. Obsédée par les maisons depuis toujours, elle se projette ici dans une demeure idéale, entre refuge contemplatif et laboratoire de création. Un exercice d’imagination qui résonne étrangement avec le projet bien réel qu’elle mène actuellement dans les Asturies.
Ma maison rêvée, je l’imagine cachée au fond d’un jardin sauvage, luxuriant et un peu désuet. Un lieu secret que l’on ne découvre qu’en le cherchant vraiment. Ici, pas besoin de vues spectaculaires sur la mer ou la montagne : le luxe, c’est l’intimité, la sensation d’être coupé du monde. J’aime les jardins qui s’épanouissent librement, sans trop de domestication, où les feuillages restent verts toute l’année, quelques feuilles de palmier dépassent, et où l’on doit parfois baisser la tête pour passer. À l’intérieur, la maison serait ancienne, hors du temps, avec ses imperfections assumées. Les pièces se succéderaient comme autant de petites scènes, parfois presque vides, parfois habitées de quelques objets posés là, au bon endroit. J’aime les lieux qui invitent à la contemplation, à la lenteur du regard. Je n’ai plus du tout envie de perfection, de surfaces trop lisses ou contrôlées. La sophistication naît, à mes yeux, de cette simplicité sublimée : un objet modeste mis en valeur par une lumière juste, une matière brute, un équilibre fragile. Les objets eux-mêmes seraient uniques, sans signature identifiable. Je suis lasse du design trop reconnaissable. Ici, pas de pièces de designer, mais des créations dessinées avec des artisans, des collaborations, des expérimentations parfois bricolées. Des objets difficiles à classer, à la beauté discrète et singulière. Le silence serait essentiel. J’imagine des bruits de jardin, des souffles de vent, des chants d’oiseaux. La musique y trouverait sa place, mais toujours choisie avec soin, adaptée à l’humeur du moment, presque comme un objet en soi. Cet exercice d’imaginer ma maison rêvée résonne d’autant plus que je suis en train de la construire. Depuis quelque temps, avec mon mari, nous rénovons une vieille maison dans les Asturies, cette région où j’ai passé tous mes étés enfant. Un endroit encore préservé, loin des circuits touristiques classiques. Pas d’hôtels luxueux, pas de bling. Récemment, on m’a raconté que le réalisateur mexicain Alejandro González Iñárritu venait d’y acquérir une maison de vacances. Ça m’a amusée. Peut-être qu’un jour, j’oserai aller frapper à sa porte pour l’inviter à dîner. Avoir un mari chef (Pascal Devalkeneer), ça peut aider pour provoquer de belles tablées (rires). Et qui sait, Pedro Almodóvar finira peut-être aussi à nos côtés ! Lui, il pourrait venir dîner tous les jours (rires). En fait, je rêve de cette maison depuis toujours. Pour moi, les maisons sont presque des rencontres amoureuses. Celle-ci est arrivée comme un signe, presque irréel. Un jour d’été, sur un coup de tête, nous sommes allés voir un ami agent immobilier. Je lui ai décrit exactement ce que je cherchais : une maison hyper vieille, jamais rénovée, à quinze minutes de ma plage préférée, en lui citant une vieille bâtisse en exemple. Il m’a regardée en souriant, a ouvert un dossier posé à côté de lui et m’a dit : « tu parles de celle-ci ». Cette fameuse maison était là, à vendre, prête à être nôtre. Dès la première visite, devant ses murs anciens, j’ai fondu en larmes sans comprendre pourquoi. Aujourd’hui, en pleine rénovation, je commence à projeter la vie que j’y construirai. Progressivement, elle devient bien plus qu’une résidence secondaire. C’est un pont entre mes deux vies. Moi qui ai longtemps ressenti une frontière entre mon Espagne émotionnelle et ma Belgique cérébrale, je sens que ce lieu permet enfin de relier les deux. J’y inviterai des artistes, des artisans, des créatifs, pour imaginer ensemble des installations, des meubles, des scénographies. Et le soir venu, nous partagerons des dîners sous les arbres, entourés de voisins, d’amis d’enfance, et de ceux qui ont connu mes grands-parents. Peut-être est-ce cela, finalement, ma maison rêvée : un refuge fertile, un terrain d’expériences et de rencontres, solidement enraciné dans cette terre qui m’a toujours portée.