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onstruire sa maison à côté de celle de ses beaux-parents ? Beaucoup s’y refuseraient. Mais lorsque ce terrain a été mis en vente, l’architecte Mathieu Luyens n’a pas hésité. Il a même quitté Gand, sa ville de cœur, pour poser ses valises à Sint-Martens-Latem, village d’artistes en périphérie gantoise, où son épouse Julie van De Keere a grandi. « Petite, je jouais tout le temps ici. C’est un vrai retour aux sources pour moi », confie-t-elle. « On a d’abord planté une haie pour préserver un peu d’intimité. Mais depuis, un passage a été ouvert pour que nos deux filles passent librement d’un jardin à l’autre. On a tout de suite senti qu’il fallait garder cette connexion, comme dans mon enfance. »

Des arbres datant de la Révolution française

Julie van De Keere et Mathieu Luyens, créateurs du bureau Juma Architects, ont longtemps cherché à Gand une maison offrant à la fois quiétude et espace extérieur. En vain. Jusqu’à ce que le terrain voisin de la maison d’enfance de Julie se libère. « L’accord s’est fait très vite. Les propriétaires me connaissent depuis toujours. Ils étaient ravis de me voir revenir ici », raconte-t-elle.

Sur le papier, la parcelle semblait idéale. En réalité, elle s’est révélée plutôt contraignante pour Juma : étroite, enclavée en seconde ligne, pas très bien orientée. Mais le duo a relevé le défi avec brio, en dessinant une maison-pavillon indépendante, parfaitement intégrée dans son environnement. « Ma mère ne voulait pas avoir vue sur un cottage ou un bâtiment trop haut. On a donc imaginé une maison moderniste de plain-pied, avec un seul volume légèrement plus élevé », explique Julie. « Le jardin était très arboré. On a tout fait pour conserver un maximum d’arbres pendant les travaux. Beaucoup de gens commencent par tout raser pour construire, sous prétexte que les arbres font de l’ombre ou engendrent de la saleté. Je ne comprends pas. Il faut respecter les arbres, non ? Ils représentent une vraie valeur ajoutée. Et souvent, ils sont là depuis bien plus longtemps que la durée de votre séjour dans cette maison. »

C’est le cas notamment des deux chênes têtards qui bordent l’allée : enracinés depuis la Révolution française en 1789, ils sont aujourd’hui classés et soigneusement entretenus. Leurs glands ont récemment été récoltés et semés ailleurs, pour assurer la continuité de cette espèce emblématique du paysage local.

Jamais la même vue

« On a tout de même dû abattre un hêtre sur notre terrain », reconnaît Julie. « Je n’ai pas voulu voir ça, ça m’a brisé le cœur. Je n’ai même pas regardé la vidéo. Pour lui rendre hommage, un banc de jardin massif a été façonné à partir de son tronc. » Une démarche qui en dit long sur la manière dont Juma fait fusionner architecture et nature dans tous ses projets. Pour eux, maison et jardin ne font qu’un : ce sont des vases communicants. « Depuis chaque pièce de la maison, on profite d’une perspective différente sur le jardin et sur la maison elle-même. On trouve ça plus intéressant qu’une grande baie vitrée dans le salon, donnant toujours la même vue », explique Julie.

Un parti pris qui saute aux yeux au fil de notre découverte de la maison. Chaque volume dialogue avec l’extérieur. Y compris le bureau en contrebas, à l’avant de la maison, où Juma et ses collaborateurs travaillent au quotidien. « L’équilibre entre vie privée et vie professionnelle est devenu essentiel pour nous. On ne voulait pas d’un bureau de dix personnes. Quatre, c’est bien. Au début, Mathieu et moi travaillions surtout à la table de la cuisine. Aujourd’hui, on préfère une séparation plus nette », indique Julie. Même dans l’espace privé, chaque pièce est tournée vers le jardin. Depuis la master cuisine, on aperçoit le patio et la terrasse au bord de la piscine. Un couloir vitré laisse aussi entrevoir le salon, qui dévoile à son tour une autre portion du paysage. « Le salon regorge de pièces de design vintage issues de la collection de la mère de Mathieu. Comme ce fauteuil Soriana de Scarpa qu’il avait déjà dans sa chambre d’étudiant quand je l’ai rencontré à Gand, il y a 20 ans », ajoute Julie.

Le meuble mural italien offre le socle parfait pour les œuvres d’art, les céramiques et les souvenirs personnels de Mathieu et Julie. Le canapé vintage Soriana se trouvait déjà dans la chambre d’étudiant de Mathieu, lorsqu’il a rencontré Julie. Une grande partie du mobilier vintage du salon provient de la collection privée de la mère de Mathieu. Depuis le salon, une passerelle conduit à la cuisine, puis au hall de nuit qui dessert les chambres des enfants.

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« C’est à l’endroit même où nous vivons aujourd’hui, que je jouais quand j’étais petite. Pour moi, cette maison symbolise un retour aux sources »

Coup de cœur du public

Dessiner sa propre maison : un exercice si délicat pour de nombreux architectes qu’ils s’y cassent les dents. Pas Mathieu et Julie, dont le projet s’est dessiné rapidement, presque intuitivement. « On savait dès le départ qu’on voulait garder un maximum de fonctions au rez-de-chaussée. À l’étage, seules la chambre principale et la salle de bains prennent de la hauteur, à l’instar d’une suite d’hôtel ouverte sur un toit-jardin. Nos filles dorment en bas. Le hall de nuit comprend aussi leurs dressings et un bureau partagé. Elles se sont vraiment approprié cet espace. »

Depuis sa construction, la maison de Julie et Mathieu fait l’unanimité auprès de leurs amis comme de leurs clients. « Elle plaît beaucoup. Certains nous demandent même d’en faire un duplicata pour eux. Mais nous nous y refusons : chaque parcelle, chaque client est unique, même si ce n’est pas toujours compris. Reproduire ce plan serait rentable, tous les détails ont déjà été pensés, mais on préfère que chaque maison soit une réalisation sur mesure, autant sur le plan architectural que dans les finitions intérieures. » Et la leur est résolument unique. À commencer par la baignoire ronde d’Agape dans la salle de bains principale. « Ce n’est pas la plus ergonomique, mais je la trouve sublime. Je l’utilise chaque semaine. Le marbre du lavabo a d’ailleurs été choisi en fonction de cette baignoire », détaille Julie. Juste en face, de l’autre côté du patio, la chambre principale, compacte, a été pensée comme un cocon. « J’aime lire au lit. Et le soir, quand l’arbre planté entre la salle de bains et la chambre est éclairé, je profite d’une vue très romantique. »

En symbiose avec la nature

Dans cette maison de Latem, les arbres et les plantes jouent un rôle central. À tel point que la végétation présente sur la façade et les fougères commencent à coloniser la maison. « L’idée, c’est que la mousse s’installe dans les joints horizontaux entre les briques brutes, façon Dudok. La maison doit se fondre peu à peu dans la nature », explique Julie.

Ils auraient pu opter pour un cottage contemporain, mais ont délibérément pris une autre direction : une maison-patio inspirée de l’œuvre de Richard Neutra (1892-1970). Cet architecte autrichien, devenu figure phare du modernisme américain après son installation aux États-Unis dans les années 1920, a signé quelques-unes des icônes du style, à commencer par la Kaufmann House, à Palm Springs.

Pas de désert ici, mais même dans l’écrin verdoyant de Sint-Martens-Latem, le langage architectural de Neutra s’exprime pleinement. Jeux d’horizontalité et de verticalité, rythme des ouvertures qui cadencent la vue, dialogue permanent entre intérieur et extérieur… Chez Neutra comme chez Juma, architecture et nature ne s’opposent pas. Elles se renforcent.

 

Jumaarchitects.be