Ce qui n’est pas immédiatement visible se révèle souvent le plus passionnant. « Pour moi, tout commence par la fluidité, c’est la forme d’énergie la plus naturelle. Dans une maison, on veut de l’ouverture, mais pas une exposition outrancière. Le suspense est important. » Charlotte Vercruysse savait donc à quoi s’en tenir lorsqu’elle est tombée sur sa future maison au cours d’une séance de running. L’extérieur, mariage d’une villa normande et d’une maison de ville londonienne, présentait un potentiel certain. Le problème résidait plutôt à l’intérieur. « Le rez-de-chaussée s’étirait en un long rectangle : on était immédiatement exposé à toutes les fonctions. Quant au cachet, néant. », raconte-t-elle à deux doigts de lever les yeux au ciel. Elle a préféré repartir d’une page blanche. Le plan a été modifié en profondeur, avec davantage de recoins, d’angles et de murs. Cette approche peut sembler contre-intuitive, mais la liberté de mouvement et l’espace ne se créent pas en suivant des plans de loft ouverts, poussés à l’extrême. En revanche, le recours à des panneaux coulissants intégrés a permis à Charlotte Vercruysse d’aménager des espaces à la fois ouverts et intimistes. « Le calme ne naît pas seulement de l’allègement, mais aussi de la cohérence », explique-t-elle. Des proportions plus précises et un dépouillement accru : exactement ce que préconise l’architecture japonaise.

C’est lors d’une promenade à Knokke que Charlotte Vercruysse a découvert sa nouvelle demeure, un lieu « à mi-chemin entre une villa normande et une maison de ville londonienne ».
Du terrazzo à foison
« Ma maison est le reflet de ma personnalité : je suis sportive et dynamique, mais je veux me reposer ici. Jamais spectaculaire, mon architecture mise sur les détails réfléchis. » Une conception qui se traduit notamment dans les poignées des meubles de la cuisine, qui semblent taillées dans le bois. Quant aux tablettes qui surplombent le plan de travail de la cuisine, des points lumineux y ont été fraisés. Et pour ce qui est du terrazzo, elle l’a elle-même composé. « C’était le plus grand défi : une multitude de sacs, fournisseurs et granulats rouges, noirs, beiges et orange. Des échantillons à mélanger inlassablement, avec une petite balance, jusqu’à obtenir le résultat souhaité. Je me suis autant inspirée des palais vénitiens que du sol de la Fondazione Dries Van Noten. Mais un terrazzo de ce genre est proportionné à l’espace, il répond à la splendeur et à l’apparat du lieu ; l’introduire dans une maison à Knokke demande un travail d’adaptation. » Un détail que les clients ont tendance à négliger lorsqu’ils repèrent quelque chose sur Pinterest. « Apportez-moi vos idées, bien sûr, mais laissez-moi les traduire au format de votre projet », leur conseille-t-elle.
L’intérieur, composé en grande partie de meubles qu’elle a spécialement sélectionnés pour cette maison, mêle travail artisanal sur mesure et mobilier vintage. « J’ai trouvé les chaises de salle à manger de Børge Mogensen chez Land van Oorsprong ; les tabourets de xxx, chez xxx. Je déniche la plupart des meubles par hasard, même s’il existe des galeries, comme celle de Dries Vanlandschoote, avec lesquelles j’ai construit une relation de confiance et auxquelles je m’adresse régulièrement. »
Ideally You Would Stay Here Forever
Le canapé qu’elle a elle-même dessiné a été réalisé par des artisans belges, dans des tissus tactiles aux couleurs neutres mais riches en textures, pour davantage de profondeur. « On n’a besoin de rien de plus », souligne-t-elle. « C’est aussi ce que j’essaie de transmettre à mes clients : l’architecture est ma signature, mais avec une base aussi sobre, il y a énormément de place pour qu’ils laissent parler leur personnalité. » Chez elle, celle-ci s’exprime dans les nombreuses œuvres d’art qu’elle possède. Ideally You Would Stay Here Forever de Laure Prouvost, que l’on aperçoit en quittant les lieux, est l’une de ses préférées. Trônant à côté de la table à manger, une peinture de Christine Wang, qui joue avec la notion de droit de propriété intellectuelle tout en évoquant l’univers des mèmes, attire tous les regards. « À table, on rit et on partage énormément : c’est l’espace idéal pour une œuvre de ce type. L’art transcende la décoration, il suscite la discussion, l’humour et les débats de société. »
Ces œuvres témoignent d’une passion presque profonde. À l’origine, Charlotte Vercruysse voulait même travailler dans le monde de l’art, mais après que son père l’a emmenée, alors qu’elle n’était encore qu’une adolescente, à la foire d’art The Armory, à New York, c’est devenu clair dans son esprit. « L’art, je le garderai comme passion et comme hobby ; mon métier, ce sera l’architecture d’intérieur. » Après des études au CAD de Bruxelles, sa carrière l’a ensuite menée à Tokyo puis à Singapour, où Charlotte Vercruysse a été embauchée par Hirsch Bedner Associates, une entreprise qui conçoit la crème de la crème des hôtels de luxe : Mandarin Oriental, Hyatt, Fairmont, Four Seasons…
Toujours à l’hôtel
C’est ainsi que, contrairement au sempiternel discours parental, auquel aucun ado n’échappe – « Tu n’es pas à l’hôtel ici ! » –, on se sent toujours, dans les intérieurs imaginés par Charlotte Vercruysse, un peu enveloppé par un confort absolu. « Un banc sur mesure pour les valises, dans la chambre d’un entrepreneur qui voyage beaucoup. Une salle de bains avec un coin humide et une zone sèche. Des armoires séparées pour les vêtements de chacun, avec de la place pour les peignoirs et les pantoufles, ou encore un bar compact dans la chambre. » Et comment a-t-elle procédé pour elle-même ? « J’ai tout d’abord privilégié les détails pratiques. Une maison ne peut fonctionner que lorsque chaque chose a sa place : un vestiaire digne de ce nom, un dressing entièrement aménagé avec, dans mon cas, de grands miroirs pour compenser l’absence de lumière directe. » Et, pour rompre tout de même un peu avec sa propre cohérence épurée, une touche spectaculaire. « Des placards peints en finition brillante, dans un brun rouge lie-de-vin, inspirés de Bottega Veneta. »