Un coin de campagne à la ville, n’est-ce pas un rêve qui sommeille en chacun de nous ? À Watermael-Boitsfort, les cités-jardins Le Logis et Floréal en offrent une version presque idéale. C’est dans cet écrin jalousement préservé que Théa Pani et Tristan Pierson ont élu domicile, réinventant à leur manière l’une de ces petites maisons centenaires.

Photos Justin Paquay

Une multitude de maisons aux toits pentus, des châssis peints en vert, des arbres par centaines, des venelles piétonnes et autres chemins sinueux : nous voici au Logis, un quartier pittoresque de Bruxelles, qui semble tout droit sorti d’un film britannique. Et pour cause, le modèle de la cité-jardin vient d’Angleterre, théorisé par l’urbaniste Ebenezer Howard, à la fin du XIXe siècle. Une troisième voie entre la ville industrielle, congestionnée et polluée, et une campagne trop éloignée des bassins d’emploi, qui essaime bientôt un peu partout dans le monde.

Coup de foudre

« Mon papa connaissait le quartier depuis des années. C’est lui qui m’a informée qu’il y avait une maison à vendre au Logis. Nous étions à l’étranger à ce moment-là, nous l’avons achetée sur un coup de tête, sans même la visiter ! Nous l’avons découverte en rentrant en Belgique, et je m’y suis vite projetée », se souvient Théa Pani, propriétaire comblée avec son mari Tristan Pierson et leur fille, âgée de 8 mois. « Moi ce sont les venelles qui m’ont convaincu », poursuit Tristan. « J’ai tout de suite imaginé nos enfants courir dans ces petits chemins… » Nous sommes alors en 2022 et l’état de la maison nécessite une lourde restauration. Les travaux durent une bonne année et le couple emménage en septembre 2023. Avec le studio d’architecture bruxellois Bim Bam Boum, les quelque 120 m² sont entièrement repensés, de la cave au grenier. Le premier étage abrite la suite parentale, tandis que le second accueille la chambre et la salle de bains de leur fille. Mais c’est au rez-de-chaussée que la transformation est la plus perceptible. « Dans ce type de maison, on peut vite se sentir à l’étroit », reconnaît Théa. Ainsi, les ouvertures s’élargissent et les anciennes séparations s’effacent pour laisser place à une grande pièce de vie traversante. Quatre fonctions cohabitent sans cloison : cuisine, salle à manger, salon et bureau. Chacune conserve son territoire, dessinant une succession d’îlots domestiques.

Esprit cottage

Directrice artistique chez Profirst, l’agence de communication événementielle fondée par son père Bruno Pani, Théa évolue depuis toujours dans un univers créatif, entre architecture, graphisme, scénographie et design. Pour sa propre maison, elle avait une idée assez précise de l’atmosphère recherchée. « Avant même d’y entrer, lorsque je me promenais dans le quartier, j’avais cette sensation de maison à la mer et de cottage anglais. J’ai eu envie de fusionner ces deux univers. » Un parti pris qui se traduit par des lattis de bois peints en blanc, des textiles moelleux et une palette douce réveillée de bleu marine, clin d’œil assumé au seaside anglais. Dans la salle à manger, une banquette sur mesure évoque celle d’un bateau, conçue par Isabel Standaert qui a accompagné Théa pour tous les choix textiles de la maison. La cuisine, elle, joue davantage la carte de l’inox, choisi autant pour son aspect pratique que pour sa modernité.

Pour agrandir visuellement l’espace, Théa fait du blanc le fil conducteur de la maison. Il habille murs, plafonds et menuiseries, pour unifier l’ensemble et amplifier les volumes et la lumière. Côté salon, une grande fenêtre à petits bois cadre le jardin comme un tableau champêtre, rappelant à chaque instant le caractère bucolique du Logis. Dans la salle à manger, une grande bibliothèque réalisée sur mesure court le long du mur et dissimule un secrétaire : une fois ouvert, celui-ci transforme quelques mètres carrés en bureau ; refermé, il disparaît dans le meuble. Une manière ingénieuse de multiplier les usages dans un espace aux dimensions contenues.

 

Mais Théa évite soigneusement l’écueil du cottage trop sage. À la douceur des matières et au pittoresque de l’enveloppe répondent quelques lignes beaucoup plus franches. L’inox s’invite dans la cuisine et jusque dans le mobilier, notamment avec l’Aluminum Armchair du Studio HAOS, dont la silhouette géométrique et presque industrielle tranche avec les petits-bois des fenêtres et les boiseries blanches. C’est précisément ce contraste qui donne à l’intérieur son caractère contemporain.

Ici, les objets racontent aussi des histoires de famille et d’amitié. Une installation réalisée par la grand-mère de Théa à partir de chutes de cuir Delvaux côtoie un dessin de Pierre Alechinsky, qui possédait autrefois un cabanon au fond du jardin de la maison d’enfance de Tristan. Un cache-briquet réalisé par son ami Roméo Elvis se glisse parmi les objets du quotidien. Et puis il y a cette bouteille de La Petite Favorite, détournée en faire-part à la naissance de leur fille. Un objet qui raconte aussi le nouveau chapitre professionnel de Tristan. Après avoir longtemps évolué dans l’horeca bruxellois – il a été administrateur du Jalousy et du Vertigo, deux adresses bien connues du Sablon –, il a rejoint l’aventure familiale du Château Favori, en Provence. Son père y a opéré un changement de vie pour devenir vigneron ; Tristan assure aujourd’hui la commercialisation des vins du domaine tout en préparant Sain Favori, une nouvelle déclinaison sans alcool. Les plaisirs de la table ne sont d’ailleurs jamais très loin : le couple aime recevoir et a fait du brunch l’un de ses rituels du week-end. « Je termine toujours par une petite visite du quartier. Je convaincs mes amis de venir s’installer ici, on croit tellement à ce quartier. Déjà deux couples d’amis sont venus nous rejoindre », poursuit-il.

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« Avant même d’y entrer, lorsque je me promenais dans le quartier, j’avais cette sensation de maison à la mer et de cottage anglais. J’ai eu envie de fusionner ces deux univers. » Théa Pani

Un village dans la ville

Car le véritable supplément d’âme de la maison est sans nul doute le quartier lui-même. Nées au début des années 1920, les sociétés coopératives Le Logis et Floréal confient à l’urbaniste et paysagiste Louis Van der Swaelmen la conception de leurs cités-jardins, et l’architecture à Jean-Jules Eggericx. Dès 1922, les premières réalisations voient le jour au sein d’un ensemble de 80 hectares, où quelque 1 500 logements s’insèrent dans un réseau de rues courbes, de jardins et d’espaces verts collectifs. C’est outre-Manche, où il s’exile durant la Première Guerre mondiale, qu’Eggericx se familiarise avec le modèle de la cité-jardin. Son ambition sociale est forte : offrir aux classes populaires un habitat sain, verdoyant et abordable. Le quartier rassemble aussi les équipements nécessaires à la vie en communauté : écoles, commerces, lieux culturels et sportifs. Le Logis et Floréal s’inscrivent dans une tendance vernaculaire du modernisme belge, qui puise notamment ses références dans l’architecture domestique anglaise. Déclinées en différents types, les maisons partagent un même vocabulaire architectural, largement influencé par le mouvement Arts & Crafts : volumes simples, toitures à double pente, petits-bois et châssis colorés. Les deux cités affirment leur identité par la couleur : au Logis, les menuiseries se parent de vert ; à Floréal, de jaune. Même la toponymie participe au jeu : au Logis, les rues empruntent leurs noms au monde animal ; à Floréal, au règne végétal. Et au printemps, durant quelques semaines seulement, la floraison des cerisiers japonais vient teinter de rose ce décor aux allures de village anglais.

Décloisonné lors de la rénovation, le rez-de-chaussée réunit désormais salon, salle à manger, cuisine et bureau dans une même pièce traversante, largement ouverte sur le jardin. Tableau de Roméo Elvis et banquette par Isabel Standaert.

Un siècle plus tard, l’esprit communautaire qui présidait à la naissance du quartier est toujours bien vivant. Les venelles relient autant les maisons que leurs habitants, les générations se succèdent, certaines revenant même s’installer là où elles ont grandi. Au-delà d’un paysage préservé, Le Logis et Floréal restent fidèles à l’utopie qui les a vus naître : celle d’une autre manière d’habiter la ville, ensemble.