Image à la une: Ambiance studieuse et ouverte dans les bureaux à l’étage avec vue sur le mur végétal de Patrick Blanc de 6 000 plantes et plus de 120 variétés différentes. Les alcôves en aggloméré confèrent un style industriel avec des assises Vitra.
«Ceci n’est pas une banque ». Si Yves Creutz collectionnait l’œuvre de Magritte, c’est peut-être avec ce message qu’il accueillerait ses client·e·s à leur arrivée dans le siège atypique du gestionnaire de fortune fondé par son père Marcel dans les années 90. Ici, on parle « d’art » pour qualifier la manière dont on reçoit, guide et conseille ceux et celles qui confient leur fortune à la cinquantaine de collaborateur·rice·s basé·e·s au siège de Beiler, discrète bourgade de 150 âmes au Luxembourg. Yves, à la tête de Creutz & Partners depuis 2008, accueille donc ses hôtes, non pas avec un tableau du surréaliste belge dans le hall d’entrée, mais côté jardin et avec un autre symbole plutôt évocateur si l’on est Belge : Searching for Utopia, gigantesque tortue surmontée d’un cavalier, signée Jan Fabre (l’une des trois jamais produites) ; une œuvre qui traite de la recherche d’une réalité qui n’existerait pas vraiment. « Le seul clin d’œil à l’univers bancaire traditionnel, pause Yves Creutz, ce sont les deux fauteuils Barcelona dans l’accueil, et qui habillent toutes les banques », s’amuse-t-il. Si, confidentialité du secteur bancaire oblige, la discrétion est de mise chez Creutz & Partners, l’aménagement du siège de Beiler joue un registre jamais vu. Dans ce lieu niché dans un paysage luxembourgeois paisible, des styles contemporains inspirés du néo-gothique et du baroque côtoient le néo-brutalisme, les couleurs contrastent avec la neutralité des matières nobles, et la musique s’invite dans le silence. Dès le hall d’entrée, un parfum étonnement subversif titille les narines : celui de la bougie 2070, une création insolite imaginée par le parfumeur berlinois de niche Roelen Perfume pour Creutz & Partners. Loin d’être un détail, cet objet olfactif, évocateur de l’odeur du kérosène et de cendre (!), traduit parfaitement l’âme du lieu et la volonté d’Yves, son cocréateur, de s’inviter là où personne ne l’attend, mais – plus fort encore – d’emmener avec lui client·e·s, artistes et collaborateur·rice·s.

Le miel et les abeilles
Depuis le printemps dernier, un chef en résidence au siège de Beiler peut cuisiner avec du miel produit dans les jardins de la société. « À notre arrivée, je voulais installer des ruches, mais je ne souhaitais pas externaliser la culture d miel. Coïncidence : l’un de nos collaborateurs est apiculteur amateur. C’est donc lui qui se charge de la fabrication de ce miel très aromatique », explique Yves Creutz, qui reçoit en jeans noir, sweater oversize et baskets. « Depuis quelques années, nous conseillons pas mal de jeunes sportifs », glisse-t-il aussi, avec le sourire. Si ces client·e·s préfèrent, on l’imagine, être reçu·e·s par un patron new look, la décontraction d’Yves Creutz évoque aussi son attachement à la terre ; elle qui lui donne un miel délicieux, mais aussi celle qui l’a vu naître. Son attachement à la région des Cantons de l’Est située de l’autre côté de la frontière, là où il a grandi. Précisément à Raeren, connu pour ses forêts et, autrement, pour abriter l’atelier du designer-ébéniste Kaspar Hamacher, un ami de la maison. C’est sur la grande table en bois brûlé du premier étage que cet habitué du Salon de Milan et ceux·elles travaillant chez Creutz & Partners déjeunent tous les midis. Au-dessus de la table de réunion : T-Rex, une sculpture en bronze de sept mètres de haut du Belge Koen Vanmechelen.
Amazonia, une œuvre in situ d’Arne Quinze, rythme la vie de l’étonnant atrium. « Quand j’ai imaginé le lieu avec l’architecte Raphael Schoffers , je savais que je voulais du béton brut. L’idée de l’atrium m’est venue juste après », ajoute Yves Creutz, dont l’humilité cache une vision claire et limpide de ce qui pourrait être le cadre de travail idéal. Dans cet espace, l’installation lumineuse et sonore de l’artiste, clin d’œil à la faune et à la flore équatoriale, s’anime à intervalle régulier pour simuler un orage. « Le mur végétal ? Il est signé Patrick Blanc » (l’inventeur du genre). La soif de découverte d’Yves Creutz semble aussi illimitée que les possibilités que lui offre ce QG. Dans les toilettes, une musique habille l’espace. Une idée tirée des restaurants où Yves Creutz aime passer du temps. Proche de nombreux chefs étoilés, dont Sergio Herman (lire notre numéro 9), il aime les inviter à la Villa Louise, son lieu d’évènements dédié à la stimulation des cinq sens et situé à Aix-La-Chapelle, et parfois à Beiler, à l’occasion des Jungle Sessions organisées avec talks et DJ sets. Singulier de par sa simple existence, le siège de Creutz & Partners réussit le pari fou de ne pas tomber dans le piège de l’ostentation. Probablement parce que l’attachement aux artistes et la passion d’Yves pour la création au sens large le guide dans tous ses choix. Dans la social room, une œuvre d’Eric Peters évoque bien sa fidélité aux artistes. Dans la salle à manger privée, une autre œuvre de l’Allemand, en parchemin, raconte en filigrane le chemin parcouru par ce jeune collectionneur qui avoue « ne pas vraiment s’intéresser à l’art conceptuel ou généré par l’IA ».



